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Le Caire, 24 avril 2013. — Abdel Fattah Al-Sissi ministre de la défense Erin A. Kirk-Cuomo/Secrétariat à la défense des États-Unis.

Le Caire, 24 avril 2013. — Abdel Fattah Al-Sissi ministre de la défense
Erin A. Kirk-Cuomo/Secrétariat à la défense des États-Unis.

Alors que s’ouvre aujourd’hui le scrutin pour l’élection présidentielle (il durera jusqu’au 28 mars), le régime d’Abdel Fattah Al-Sissi montre des signes de fébrilité : éviction brutale des candidats, répression contre les journalistes.

L’incapacité du président égyptien à laisser la moindre ouverture, même symbolique, pour cette élection est le reflet de l’échec de son premier mandat, et cette crispation autoritaire met en lumière sa fragilité.

La répression contre les candidats à l’élection présidentielle n’a épargné aucun de ceux qui prétendent sérieusement contester le siège d’Abdel Fattah Al-Sissi. Trois militaires : Ahmed Konsouwa, Ahmed Chafik et Sami Anan ont été brutalement écartés. Deux candidats civils, Mohamed Anouar El-Sadate, neveu de l’ex-président Anouar El-Sadate, et l’avocat Khaled Ali, soumis à de multiples pressions, se sont désistés afin de ne pas mettre en danger leurs partisans. Finalement, il ne reste qu’un compétiteur, Moussa Mostafa Moussa, soutien affiché de Sissi, présenté in extremis.

L’éviction des rivaux du président s’est accompagnée d’un regain de répression contre les journalistes pour qui couvrir l’élection est une véritable gageure. Une hotline a même été mise en place pour que les citoyens puissent dénoncer les « mensonges des médias ».

Le durcissement du régime n’est que le marqueur le plus apparent et le plus récent d’un retour à l’autoritarisme qui a commencé dès le 3 juillet 2013 avec la destitution du président Mohamed Morsi. Cette crispation est toutefois remarquable dans la mesure où elle traduit une réaction panique. Les Frères musulmans et les militants qui défendent l’héritage révolutionnaire ne sont plus les seules victimes ; sont désormais ciblés au grand jour des candidats à la présidentielle au charisme incertain qu’il eût été tout aussi facile de bloquer par des voies « légales ».

Plusieurs facteurs expliquent qu’Abdel Fattah Al-Sissi ne veuille pas laisser ne fût-ce que l’illusion d’une compétition démocratique. Si les candidats sont empêchés de concourir, c’est que le président craint de ne plus bénéficier du large soutien dont il jouissait au début de son premier mandat en 2014.

ASPHYXIE POLITIQUE DEPUIS 2013
En juillet 2013, le coup d’État qui destitue Mohamed Morsi est piloté par l’armée dirigée par le général Sissi. Ce dernier jouit alors d’une aura populaire, et bénéficie du soutien des principales institutions de l’État : la magistrature (le président de la Haute Cour constitutionnelle, Adly Mansour, qui assure la présidence de la République par intérim) et la police qui a largement œuvré à faciliter les manifestations du 30 juin 20131. Le général s’appuie également sur une alliance comprenant des représentants de la plupart des partis d’opposition, des révolutionnaires aux salafistes, ainsi que les responsables d’Al-Azhar et ceux de l’Église copte.

Quelques années plus tard, une grande partie de ces acteurs politiques ne lui accordent plus qu’un soutien mesuré. Quant à ceux qui demeurent ses partisans, ils ne pèsent pas lourd sur la scène politique. C’est la conséquence de l’asphyxie organisée par le pouvoir depuis l’été 2013. Le président n’a pas reconstitué un parti unique à l’image du Parti national démocratique (PND) créé par Anouar El-Sadate, qui aurait pu servir de catalyseur aux clientélismes locaux. Les milieux proches de l’ancien régime n’ont pas retrouvé la place qui était la leur avant la révolution. L’adhésion sans faille exigée par Sissi a affaibli et divisé même les partis qui le soutiennent.

Toute velléité d’indépendance ou de critique à l’égard de la politique du président est suivie de manœuvres d’étouffement. Ainsi, le Parti des Égyptiens libres, qui dispose de 65 sièges à l’Assemblée du peuple, a fait l’objet d’une reprise en main lorsque son fondateur Naguib Sawiris a commencé à marquer ses distances avec la politique gouvernementale2. Le magnat copte a lui-même été évincé de son propre parti.

De manière comparable, les critiques de Mohamed Anouar El-Sadate alors qu’il était le président du comité parlementaire des droits de l’homme lui ont valu d’être destitué de son mandat de parlementaire en février 2017.

Le refus des membres du Wafd — qui soutient Sissi — que leur président se porte candidat pour assurer une façade démocratique à l’élection présidentielle est également révélateur des tiraillements internes que provoque l’exigence de soumission au régime au détriment d’une partie du socle militant du parti.

DÉSILLUSIONS EN CASCADE
Par ailleurs, le soutien populaire dont bénéficiait le président s’est progressivement érodé à mesure qu’il échouait à tenir une double promesse : rétablir la stabilité économique et débarrasser le pays du « terrorisme ». Les désillusions se sont accumulées parmi ceux qui espéraient une amélioration économique. Yasmine Al-Rachidi a parfaitement fait le récit de ces désenchantements progressifs et cumulés chez un grand nombre d’Égyptiens dans The New York Review of Books3. Les grands projets de relance économique n’ont pas eu les retombées escomptées et les aides sociales n’ont pas duré. L’élargissement du canal de Suez, chantier pharaonique qui permettait à Sissi de s’inscrire dans la lignée de Gamal Abdel Nasser, a été financé à 80 % par une souscription publique. Huit milliards de dollars ont été investis par les Égyptiens en une semaine. Mais les recettes du canal n’ont pas augmenté et les investisseurs des bons publics censés rapporter 12 % n’en ont pas perçu les bénéfices. Le projet de capitale administrative à 45 milliards de dollars en plein désert s’est avéré un fiasco. Les aides aux plus démunis accordées en début de mandat se sont progressivement évaporées. Sous pression du Fonds monétaire international (FMI), les autorités égyptiennes ont diminué les subventions sur les produits de consommation courante (carburant, gaz, huile, sucre, pain) et ont laissé flotter la devise égyptienne en novembre 2016, ce qui a provoqué une forte dévaluation de la livre ainsi qu’une flambée de l’inflation.

Sur le plan sécuritaire, la situation n’est guère plus brillante. Abdel Fattah Al-Sissi avait promis de lutter contre le « terrorisme » des Frères musulmans, mais il a été incapable d’éradiquer l’insurrection djihadiste du Sinaï. Des groupes terroristes évoluent également dans le désert libyen et des attaques sporadiques dans la vallée du Nil rappellent régulièrement que le sentiment de sécurité en Égypte continentale est trompeur. Les opérations militaires et les déclarations martiales se poursuivent depuis 2013. Elles démontrent chaque jour un peu plus l’incapacité de l’armée : la dernière campagne militaire baptisée « Sinaï 2018 » a été déclenchée en février.

Le soutien des chrétiens d’Égypte depuis 2013 n’est pas indéfectible non plus. Il est ébranlé par les attaques terroristes qui se sont multipliées contre la communauté copte depuis fin 2016. En outre, malgré des réformes de façade, le gouvernement poursuit les pratiques discriminantes de l’ancien régime, qu’il s’agisse des inégalités pour construire des lieux de culte ou pour obtenir une véritable justice lors de « violences confessionnelles ».

UN RÉGIME MILITAIRE MASQUÉ
La crispation autoritaire à l’approche de l’élection manifeste les craintes de Sissi vis-à-vis d’une éventuelle concurrence interne émanant du cœur même de l’État. En apparence, le président de la République dispose de pouvoirs inégalés, mais dans les faits, il est en position de faiblesse vis-à-vis de l’armée. L’institution militaire représente son principal soutien, mais il en est en même temps très dépendant.

Sous Hosni Moubarak, le chef de l’État dominait un système dont les différents centres de pouvoir — l’armée, les services de renseignements généraux (GIS), le ministère de l’intérieur, le PND — se neutralisaient car ils étaient mis en compétition. Le poids de l’armée en particulier était compensé par la puissance du ministère de l’intérieur, tandis que le PND offrait un réseau clientéliste qui maillait le territoire.

Depuis le coup d’État du 3 juillet 2013, les rapports entre ces pouvoirs sont déséquilibrés en faveur de l’armée, qui sort considérablement renforcée de la période révolutionnaire. Elle a étendu son empire économique au détriment de l’ancienne classe d’affaires proche du fils d’Hosni Moubarak, Gamal. Le PND a été dissout et ses réseaux sont affaiblis. Il n’y a pas de parti unique pour faire un véritable contrepoids. L’armée a élargi ses prérogatives sécuritaires au détriment du ministère de l’intérieur et du GIS4. L’entourage proche du président, ses conseillers, sont essentiellement des officiers.

L’ascension d’Abdel Fattah Al-Sissi repose entièrement sur le soutien de l’institution militaire. En 2013, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) n’a pas répété les erreurs commises sous l’égide du maréchal Mohamed Tantaoui. Le CSFA n’a pas endossé le pouvoir lui-même et n’a fait que pousser un candidat issu de ses rangs. En propulsant Sissi sur le devant de la scène — il avait dû obtenir l’aval du CSFA avant de pouvoir se présenter —, les officiers généraux ont en fait imposé un régime militaire masqué. Les officiers de haut rang demeurent libres de retirer leur soutien à un chef de l’État qui ne peut avoir oublié que l’armée a déjà renversé ses deux prédécesseurs.

Depuis le mois d’octobre 2017, le président a procédé à d’importants changements de poste aux plus hautes fonctions de la haute hiérarchie militaire et sécuritaire. Ainsi, le 28 octobre 2017, le chef d’état-major des armées Mahmoud Hegazy est relevé de ses fonctions, nommé conseiller du président, et soumis à une étroite surveillance. En dépit de sa proximité avec Sissi — sa fille a épousé le fils du président —, il est généralement présenté comme un homme ambitieux, compétent et en charge de nombreux dossiers-clés (opérations dans le Sinaï, négociations libyennes, relations avec l’Arabie saoudite et les États-Unis).

Toujours en octobre 2017, onze cadres du ministère de l’intérieur sont remplacés, dix jours après une attaque d’envergure dans le désert libyen. En janvier 2018, le directeur du GIS Khaled Faouzy est remplacé par Kamel Abbas, un très proche de Sissi dont il est directeur de cabinet depuis 2010. Il serait notamment reproché à Khaled Faouzy de ne pas avoir assez d’emprise sur son service5. Le doute pèse sur la loyauté d’un certain nombre d’officiers du GIS qui ont déjà été touchés par plusieurs purges internes depuis 20146.

Ces changements illustrent les tensions entre l’armée, le GIS et le ministère de l’intérieur ainsi que la fragilité de Sissi, qui a besoin de conforter son emprise sur l’institution militaire mais n’arrive pas à résorber les conflits entre les différentes officines de sécurité qui résultent du rôle accru de l’armée au sein de l’État.

L’ARMÉE FAISEUSE DE ROIS
Le président peut légitimement craindre que l’armée ne lui retire son soutien eu égard à son bilan. Mada Masr rapporte ainsi que l’épisode de la cession de Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite a provoqué des remous au sein de l’institution militaire. D’autres griefs pourraient lui être faits par les généraux, qu’il s’agisse de l’échec de la stratégie antiterroriste ou encore la trop grande dépendance de l’Égypte vis-à-vis de l’Arabie saoudite.

Le soutien est d’autant moins garanti que l’institution militaire, derrière son unité apparente, n’échappe pas aux jeux d’influence et aux luttes de pouvoir internes. Depuis 2011, plusieurs conflits feutrés se sont joués en coulisses : entre l’ex-chef du GIS, Omar Souleiman et le maréchal Tantaoui ; entre le CSFA et Ahmed Chafik ; entre Sami Anan et Abdel Fattah Al-Sissi.

La candidature de Sami Anan à la présidentielle reflète une rivalité ancienne. La mise en orbite du général Sissi, appuyée par le maréchal Tantaoui s’est faite au détriment de Sami Anan8, qui avait déjà envisagé de se présenter en 2014 avant de faire marche arrière. Selon Mada Masr, cette fois-ci, Ahmed Chafik et Sami Anan pourraient compter sur certains officiers du GIS.

Sissi a momentanément écarté tout risque de dissidence. Cependant, la présidentielle marque un second temps dans la période post-coup d’État : celui des possibles rééquilibrages internes. Si Abdel Fattah Al-Sissi continue à s’appuyer sur l’armée comme il semble vouloir le faire, il restera dépendant de l’institution, sur laquelle il devra renforcer durablement son emprise. Que ce mandat soit le dernier ou non, le soutien de la haute hiérarchie demeure la clé de la survie du chef de l’État égyptien. Le régime militaire masqué s’accommodera-t-il d’un régime présidentiel renforcé ?

BAUDOUIN LONG

https://orientxxi.info/magazine/pourquoi-le-president-abdel-fattah-al-sissi-a-peur,2363

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