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Hicham EL AADNANI Directeur Général Accentis Group Maroc

Hicham EL AADNANI
Directeur Général Accentis Group Maroc

La chute spectaculaire des prix du brut du pétrole a considérablement mis à mal les finances des pays producteurs et des grandes compagnies pétrolières, tout en donnant un coup de pouce non négligeable aux pays importateurs de l’or noir et aux industries très consommatrices de carburant, comme les compagnies aériennes. Ces effets à court terme sont clairs comme le jour. En revanche, s’il est certain que la déroute des marchés pétroliers touchera tous les pans de l’économie mondiale, il est moins évident d’identifier les gagnants et perdants de ce phénomène qui va très probablement durer.

Dans «Le Pivot des risques: grandes puissances, la sécurité internationale et la révolution de l’énergie», Bruce Jones et David Steven soulignent que l’expansion de la classe moyenne dans d’immenses pays comme l’Inde, le Brésil et la Chine stimulera la demande d’énergie dans le futur. Cette hausse de la «classe moyenne mondiale» pousse à l’exploration et à la production énergétique. Pendant ce temps, le boom de la production de pétrole de schiste aux États-Unis soulève la question de savoir si l’indépendance énergétique américaine encouragera un leadership réfléchi et avisé sur les questions énergétiques mondiales, ou un retour à un isolationnisme que les États-Unis ont connu jusqu’à la Charte de l’Atlantique et l’attaque de Pearl Harbor en 1941.

À quoi joue l’Arabie saoudite?
Alors que la demande de pétrole a lourdement chuté à cause de la crise économique internationale, l’Arabie saoudite a décidé de maintenir à leurs niveaux les volumes de sa production. Les dirigeants saoudiens sont conscients du qu’ils ont besoin de prix relativement élevés afin de maintenir une stabilité financière et politique de leur royaume. Cependant, ils sont également conscients du fait qu’ils détiennent les leviers nécessaires pour faire la pluie et le beau temps sur les cours mondiaux du brut de pétrole, et donc de maintenir des prix bas pendant dix-huit mois grâce notamment à des coûts unitaires de production faibles et des réserves financières très élevées.Tout en souhaitant répondre à deux défis existentiels, la non implication directe en Irak et en Syrie et la potentielle reprise économique iranienne, les dirigeants saoudiens visent, à travers le maintien du prix bas du pétrole, trois objectifs à court terme.Le premier consiste à porter un coup à l’économie iranienne, avec qui les saoudiens ont une inimitié historique, et l’Arabie saoudite reconnaît qu’un Iran dynamique menacerait leur influence régionale.

À juste titre, l’Iran a une population plus importante, plus instruite et a une situation géographique plus stratégique que l’Arabie saoudite. Par ailleurs, cette dernière s’inquiète du rapprochement irano-américain et de la probable levée des sanctions sur l’Iran.Le deuxième objectif est d’atteindre la Russie qui soutient le régime syrien et de montrer à Poutine, qui fait régulièrement des discours hostiles à l’égard de l’Arabie saoudite, que cette dernière a des capacités de nuisance élevées sur son économie.Le troisième et dernier objectif est de ralentir la production américaine en pétrole de schiste, qui n’est pas rentable lorsque les cours sont bas.Ce jeu géostratégique saoudien fait des victimes collatérales, parmi les pays membres de l’OPEP. En effet, les revenus pétroliers représentent une énorme partie du PIB du Nigeria, dont le gouvernement était déjà sous la pression de la corruption et du groupe intégriste «Boko Haram».

L’Algérie, dont l’économie est fortement dépendante des revenus énergétiques, est soumise à une tension sociale à cause notamment d’un fort chômage des jeunes, et voit ses équilibres financiers menacés par une baisse durable des prix du brut. Les propos de Mohamed Laksaci, gouverneur de la Banque centrale d’Algérie, devant l’Assemblée populaire nationale, illustrent ceci: «La capacité de résistance de l’Algérie aux chocs externes va s’user assez rapidement si la tendance à la baisse des prix du pétrole s’installe dans le temps». Quant au Venezuela, toujours fragile après la mort de Chavez, la surproduction menée par l’Arabie saoudite a considérablement ralenti l’économie déjà très faible de ce pays d’Amérique du Sud.

Quelle position stratégique adoptera les États-Unis dans les prochaines décennies suite à l’essor de leur production énergétique? La révolution énergétique américaine a renforcé la position des États-Unis dans les marchés mondiaux de l’énergie et a repoussé le récit du déclin américain très présent après la crise financière mondiale qui a débuté en 2007. Les acteurs privés en Chine, en Inde et d’autres pays ont salué le dynamisme technologique et entrepreneurial qui a permis cette révolution énergétique, en le décrivant comme une renaissance du capitalisme américain qui contraste avec les dysfonctionnements sévissant à Washington.

Le calcul géopolitique américain peut se faire à travers deux options. Il s’agira soit d’utiliser l’énergie comme un «bâton», à l’image de ce que fait Poutine avec l’Europe, ou de s’asseoir et se dire que, maintenant que les États-Unis sont indépendants énergétiquement, ils peuvent arrêter de chercher à garder à tout prix le leadership, notamment au Moyen-Orient, où celui-ci leur coûte beaucoup d’argent et, surtout, des vies humaines.

Les politiciens qui soutiennent cette dernière option n’ont pas conscience du fait que, malgré leur indépendance énergétique, les États-Unis, nonobstant l’approvisionnement en pétrole physique, ne peuvent prétendre être à l’abri d’un arrêt brutal de la production de pétrole en provenance du Moyen-Orient, car les conséquences sur l’économie mondiale seraient dévastatrices. Aujourd’hui, la présence américaine à travers la 5e flotte de la marine dans le détroit d’Hormuz et les troupes au sol depuis 1990 dans la région permettent un flux régulier de l’or noir provenant des différents puits de la région. Al Qaïda hier et l’État islamique (EI) sont aujourd’hui une réelle menace pour le centre névralgique mondial d’hydrocarbures. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons imaginer un instant les Américains se désengager de la région, surtout si les républicains reviennent aux affaires en 2016.
Et la Chine dans tout cela?
Venant tout juste d’accaparer la place de première puissance économique mondiale, la Chine aspire à jouer un rôle primordial dans cette équation géopolitique énergétique mondiale. Mais paradoxalement, la Chine a aujourd’hui besoin du leadership américain car 85% des marchandises qui entrent en Chine traversent le détroit de Malacca, contrôlé conjointement par la Malaisie et Singapour grâce à la technologie, à des navires et à des soutiens pour les patrouilles, exclusivement américains. La moitié des marchandises qui transitent par les détroits de Malacca et d’Hormuz sont entièrement sous contrôle américain.

Plus la Chine importera de pétrole, et plus elle dépendra des États-Unis pour la sécurité de son acheminement.Les dirigeants chinois l’ont bien compris et essayent de réduire cette dépendance; la mise en place d’un pipeline entre la Chine et la Russie, l’offensive chinoise en Asie centrale, les revendications de plus en plus importantes concernant des zones dans les mers de Chine du Sud et de Chine orientale, où il y a d’énormes gisements de pétrole et gaz naturel, en attestent.

Cependant, il faudra plusieurs décennies avant d’atteindre cet objectif, et les importations énergétiques chinoises seront toujours en grande partie acheminées via les routes maritimes citées précédemment. Il est évident que la question énergétique restera, plus que jamais, au centre des stratégies géopolitiques dans les prochaines décennies, et que beaucoup de conflits en seront hélas la cause. Les États-Unis pourront-ils garder leur leadership mondial face à la Chine, la Russie et d’autres puissances régionales et sous-régionales émergentes ? Si oui, à quel prix ?

Hicham EL AADNANI

Directeur Général Accentis Group Maroc

Par : Leseco.ma

 

 

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