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Dettes, lutte contre la pauvreté, souveraineté nationale, la Chine, les projets pour demain… Le chef de l’État n’élude pas les questions. Et se voit comme le premier de cordée d’une caravane courageuse, sur un chemin difficile, qui se dirige vers l’objectif… En exclusivité, pour le site afriquemagazine.com l’intégralité de l’interview à paraitre dans AM n°377 daté de février.
 
À découvrir ou redécouvrir la capitale et ses environs, on mesure l’importance des mutations en cours. Certes, il y a cette image traditionnelle, celle des bases militaires, d’un pays-garnison, sorte d’avant-poste des intérêts stratégiques des grandes puissances, à l’entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, par là où passent près de 20 % des exportations mondiales, 10 % du transit pétrolier annuel, et plus d’un milliard de dollars de marchandises chinoises tous les jours.
Pourtant, au-delà de cette presque carte postale contemporaine, celle des hauts murs couleurs kaki, se dessinent des enjeux autrement plus économiques et commerciaux. Ici, ce petit pays d’un million d’habitants, d’un peu plus de 23000 km2 (149e nation du monde par la taille) compte bien s’imposer avec l’appui déterminé de la Chine, comme une nouvelle Singapour, l’une des places fortes logistiques et portuaires majeures de l’Afrique. Un centre de services capable de servir de manière compétitive l’Éthiopie, géant de 100 millions d’habitants dépourvu de façade maritime et en pleine expansion économique.
Mais aussi, tout aussi efficacement, la région et l’immense hinterland qui s’étend vers l’Afrique centrale et peut-être, un jour, jusqu’à l’autre côté, l’océan Atlantique. Et de s’insérer activement dans l’immense projet des nouvelles routes de la soie. En quelques mois, il y a eu clairement un effet démultiplicateur, porté par les investissements et l’appui de Beijing. Après la mise en service du port de Tadjourah (pour le bétail en particulier) et de celui de Goubet (pour l’exploitation du sel), le début de l’année a vu le démarrage, près de la capitale, du DMP, Doraleh Multipurpose Port, après trente mois de travaux (et avec un budget de 580 millions de dollars).
À ses côtés, les engins s’activent quasiment nuit et jour pour faire naître l’ambitieuse zone franche (Djibouti Free Trade Zone) de 48 km2 , qui fait face à l’imposante base militaire chinoise. Le long de la route passent les rails du fameux chemin de fer Djibouti-Addis-Abebba. Un chantier pharaonique, porté lui aussi par la Chine, et qui permet de faire circuler plus efficacement les biens et les personnes entre les deux capitales sur un trajet de plus de 700 km. L’imposante gare de Nagad, à la sortie de la capitale, témoigne de l’ambition du projet. Le centre-ville se transforme petit à petit avec l’éclosion rapide d’un secteur bancaire et financier. Les projets sont nombreux. On parle de nouvelles routes vers l’Éthiopie, d’un aéroport, de centre télécoms pour le traffic data entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
Dans ce contexte survitaminé, Djibouti devrait faire partie des dix économies à la plus forte croissance en 2018. Il y a évidemment une immense part de risques dans le pari djiboutien. Le pays est pauvre en ressources naturelles, avec une population limitée. Il faut tout parier sur la stratégie, et la mise en compétition habile des partenaires extérieurs. Attirer les investisseurs sans renoncer à sa souveraineté. Monter des projets sans se noyer dans la dette. Quelque chose se joue ici, dans ce qui fut longtemps une périphérie, un confetti d’empire colonial et qui semble trouver sa place au cœur des nouveaux mondes émergents. Et il faut aussi que cette richesse se traduise par des avancées concrètes pour les citoyens du pays.
Au pouvoir depuis dix-neuf ans, le président Ismaïl Omar Guelleh est au cœur de cette stratégie d’émergence. Il a reçu Afrique Magazine, au premier étage du palais, une grande maison moderne et tout en blanc construite juste à côté de l’ancien palais des gouverneurs. Affable, habile et déterminé sur ses objectifs, «IOG» a répondu à nos questions.

Pékin, le 23 novembre 2017. Ismaïl Omar Guelleh est reçu par son homologue Xi Jinping. Une visite au cours de laquelle les deux chefs d’État ont pu renforcer leur collaboration stratégique. ZHANG DUO/XINHUA-REA

 
AM:Trains, nouveaux ports, infrastructures… Les changements sont vraiment spectaculaires à Djibouti. Pourtant, de nombreux analystes estiment que cette forte croissance n’est pas assez «inclusive», que la pauvreté ne recule pas assez vite, que le modèle, en quelque sorte, ne consacre pas assez d’efforts à la lutte contre la précarité. Pour reprendre une expression courue en Afrique, «le goudron, ça ne se mange pas»…
Ismaïl Omar Guelleh: C’est une question légitime. Entre nous, entre Djiboutiens, nous mesurons notre ambition commune, la lutte contre la pauvreté et la précarité. Nous mesurons les effets de la sécheresse, qui pousse les gens vers notre seule grande ville, la capitale. Nous mesurons la solidarité active qui transcende notre société, qui permet aux plus fragiles d’éviter la faim ou le dénuement. Nous sommes aussi un pays de tradition humble et dans notre culture, la richesse ne veut pas dire grand-chose. Ce que nous voulons avant tout, c’est un toit, une éducation pour nos enfants, la capacité à nous soigner. Nous avons construit des écoles dans toutes nos localités. Et il n’y en a pas une qui s’est faite sans qu’il y ait un forage pour l’eau. Et même une cantine.
Nous organisons des caravanes médicales régulièrement à travers le pays. Mais nous sommes aussi un pays ouvert, avec des frontières difficiles à «verrouiller». Au cœur d’une région où les gens se déplacent. Des migrants occasionnels, qui passent et qui repassent chez nous, pour des raisons familiales, climatiques, économiques. Ou qui finissent par s’installer définitivement. Nous avons un sérieux défi avec ces «populations flottantes» souvent démunies, que nous accueillons, mais qui alourdissent les contraintes sur notre économie et que les institutions internationales ne veulent pas prendre en compte. Elles ne rentrent pas dans les catégories traditionnelles. Le gouvernement essaye de voir avec nos partenaires éthiopiens et l’Organisation des migrations internationales (OMI) comment nous pourrions fixer ces populations chez eux, en leur permettant d’obtenir en une fois ce qu’ils viennent chercher à acquérir sur plusieurs mois (ou années…) à Djibouti.
Ces «populations flottantes» ne concernent pas d’ailleurs que les gens pauvres. Nos écoles, nos universités attirent aussi des jeunes de toute la région, même s’ils ne sont pas francophones, et qui désirent se former, se donner une chance, qui souhaitent même travailler à Djibouti et qui accentuent la pression sur le marché de l’emploi. Nous faisons de notre mieux avec toutes ces données qui méritent d’être mieux expliqués à nos partenaires.
 
Les statistiques évoquent un chômage de près de 60 % de la population.
Ce sont des chiffres qui circulent et qui nous semblent peu compréhensibles. Je vous ai expliqué notre contexte régional et l’afflux de «populations flottantes». Par ailleurs, les modalités de calcul excluent les emplois de l’économie informelle. Ainsi, ne sont pas pris en compte des secteurs dynamiques, comme celui du bâtiment, du commerce, du transport urbain, de l’élevage et de la pêche où le travail traditionnel, informel, est très important…
 
Autre point important soulevé par ces « partenaires», la question de la dette publique, qui grèverait le budget de l’État. 
Très bon débat, mais là aussi, permettez-moi de relativiser. Une partie de cette «dette» est constituée auprès des entreprises publiques qui sont dans les secteurs marchands: télécoms, électricité, aéroport, ports… L’État a pu donner sa garantie sur tel ou tel emprunt, mais ces organismes sont indépendants financièrement, ils collectent leurs revenus, assument leurs charges, ne font pas appel au budget de l’État et au Trésor public. C’est le cas en particulier des différentes entités de l’Autorité des ports et des zones franches de Djibouti (APZFD) qui payent, sans défaut, leurs créanciers et aussi des dividendes à l’État! Par ailleurs, nos partenaires traditionnels au développement sont constitués à 80 % par les fonds arabes qui accordent des crédits concessionnels à très faible taux d’intérêt et sur des longues échéances, avec des périodes de différés conséquentes: Fades, Banque islamique de développement, fonds saoudien, fonds koweïtien, fonds de l’OPEP… Et puis aussi, comme on l’a dit pour le chômage, il faudrait mieux prendre en compte l’apport du secteur informel à notre produit national brut. Et admettre qu’une croissance élevée (7 %) va alléger rapidement le poids de notre endettement.
 
D’où vient alors le «débat»? 
La question concerne notre collaboration très ambitieuse avec la Chine. Et en particulier deux projets d’infrastructures, à long terme, qui ont fait grimper «l’addition». Il y a d’abord le chantier, vital permettez-moi de le dire, d’adduction d’eau entre l’Éthiopie et Djibouti, que nous avons inauguré en juin dernier. Et qui permet de nous libérer d’une véritable anxiété existentielle, que ce soit pour la consommation du pays, celle de la capitale, ou l’agriculture. Coût de l’opération pour nous, un peu plus de 322 millions de dollars, financés par l’Eximbank chinoise. Et puis surtout, il y a le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba, qui a été porté aussi via Eximbank. C’est un projet essentiel pour l’avenir de notre pays, et celui de l’Éthiopie.
Une ambition coûteuse (à hauteur de 491 millions de dollars pour notre part) nécessaire, avec une rentabilité à long terme. L’ancien Premier ministre éthiopien, mon ami le regretté Meles Zenawi, était intimement persuadé de l’importance du rail. Nous avons voulu faire vite, la Chine a répondu positivement, certains éléments de rentabilité n’ont peut-être pas été suffisamment appréhendés en termes de charges financières et de revenus, en particulier dans les premières années d’exploitation. J’ai parlé de ces problèmes avec le président Xi Jinping lors de ma visite récente à Beijing.
Il s’est montré très ouvert à une solution rapide. Mais il faut tenir compte des règles et des procédures de l’Eximbank. Et aussi bien comprendre, souligner que dans les deux cas, l’eau et le train, il s’agit de projets incontournables, essentiels pour notre développement, qui offrent des perspectives à long terme. Et que seuls nos amis chinois se sont proposés pour les réaliser.
 
Autre question qui interpelle les «partenaires internationaux», la fameuse loi sur les investissements stratégiques, votée par le Parlement en octobre 2017 et qui permet à l’État de renégocier, voire de rompre des contrats déjà signés, mais contraires à ses intérêts fondamentaux…
Il n’y a pas de cible cachée, d’intentions inavouées. C’est une loi de la République dont l’objectif est clair. Nous avons une grande ambition économique pour notre pays. Élément-clé de notre approche, nous voulons devenir l’une des principales plateformes logistiques et commerciales de l’Afrique émergente. Cette stratégie suppose des investissements dans le secteur des infrastructures. Dans ce cadre, des contrats majeurs ont été signés depuis le début des années 2000.
La mise en place, la réalisation de certains d’entre eux s’est révélée insatisfaisante au regard d’exigences essentielles: celles qui relèvent des intérêts fondamentaux de la nation, de la souveraineté, des prérogatives régaliennes de l’État. Notre devoir est de défendre ces intérêts, tels qu’ils sont d’ailleurs communément admis par l’ensemble des pays du monde. En particulier quand nous devons faire face à des contrats qui ne tiennent pas compte de ces intérêts, ou pas suffisamment… Le monde a changé.

Après trente mois de travaux, le Doraleh Multipurpose Port (DMP) a été inauguré en mai 2017. ©Zyad Limam

Ce texte vise-t-il particulièrement DP World et le port à containers de Doraleh (DCT) ?
Comme je vous le dis, cette loi a une portée générale. C’est important de le rappeler. Mais évidemment, tout le monde le sait, nous avons un problème particulier avec DP World (Dubaï Ports World). Je me permets de rappeler le contexte. Le port de Djibouti existe depuis 1926. Nous avons été l’un des tout premiers ports de France «époque coloniale» et même du monde. Nous avons une histoire, un passé, une expérience dans le domaine.
Mais depuis l’indépendance, nous avons dû repartir de zéro. Le port ancien s’est vite révélé insuffisant. Il a été pollué gravement, en particulier à l’époque où de grandes entreprises pétrolières françaises géraient le soutage. Nous avions besoin d’évoluer vite, de retrouver une capacité d’action. À l’époque, au début des années 90, nous risquions d’être rudement concurrencés par le port érythréen d’Assab. Il fallait une structure mieux à même de servir l’Éthiopie pour ne pas perdre le marché. Et nous devions aussi envisager une activité de transbordement pour équilibrer l’activité. Et pour s’adapter à l’évolution du trafic mondial. Nos partenaires de Dubaï avaient lancé le grand port de Jebel Ali, au cœur du golfe arabo-persique, un peu à l’écart de la grande route maritime est-ouest.
Il voulait aussi s’ouvrir vers le monde, qu’il connaissait peu alors. Le contrat de gestion du port de Djibouti conclu en 2000 a été leur première opération en dehors de chez eux et la structure Doraleh Container Terminal (DCT) était simplement une extension du port de Djibouti destinée à répondre à la forte croissance du marché. Et aujourd’hui, DP World gère près de 50 ports aux quatre coins de la planète.
À l’époque, l’urgence et les circonstances dont je vous parle ont fait que nous avons signé vite, trop vite. Nous avons fait des erreurs, de bonne foi, et nous le reconnaissons. Résultat, aujourd’hui, nous sommes propriétaires de la majorité des actions, mais minoritaires au conseil d’administration. DP World est en situation d’exclusivité sur le territoire de la République, ce qui limite nos capacités de développement. Nous avons souscrit des dettes liées au projet et dès que nous les avons remboursées, nous avons tenté de rediscuter de tout cela. Sans résultat. Nous nous sommes retrouvés en arbitrage à Londres et nous avons perdu. La loi des parties fait la loi, nous a-t-on dit.
Nous ne voulons «nationaliser» aucune structure. Nous sommes patients. Nous avons des intérêts diversifiés avec les Émirats arabes unis. Nous avons des amis qui sont leurs amis. Nous ne voulons heurter personne. Nous sommes tout d’abord et essentiellement à la recherche d’un accord. Mais nous sommes tenus par une exigence, au-delà des termes contractuels, celle des intérêts fondamentaux de notre nation. La structure Doraleh Container Terminal (DCT) doit fonctionner au bénéfice du pays, elle doit pouvoir se développer, s’étendre, investir en particulier dans l’activité de transbordement qui est vitale, essentielle pour nous. 
 
Vous avez été réélu en avril 2016. Un peu moins de deux ans donc. Quel premier bilan faites-vous de votre action?
Je pense que nous avons déjà agi efficacement pour préserver notre sécurité dans une région difficile, en proie à de multiples conflits. Permettez-moi une métaphore. Djibouti c’est un peu comme une caravane qui passe dans le désert, qui se dirige vers un objectif, en parcourant un terrain difficile et inconnu, en évitant au mieux les obstacles. C’est ce que nous faisons.
 
Et vous, vous êtes donc le chef de cette caravane?
Voilà (rires)! Oui, je cherche à guider la caravane, à tracer la route, le chemin, dans le rassemblement, dans l’unité la plus large de ceux qui composent le convoi, en tenant compte de leurs diversités et de leurs différences.
 
Estimez-vous, 40 ans après l’indépendance, que le concept de nation djiboutienne a progressé? Ou sommes-nous encore prisonniers des divisions ethniques supposées entre Afars, Issas, Arabes…
Nous avons été créés par le Tout-Puissant en races, en tribus, en clans. Nos anciens disaient: « Ton proche, ton parent, c’est ton voisin, celui qui vit près de toi.» L’essentiel, c’est de reconnaître ce qui nous rapproche, reconnaître que nous appartenons à la même terre. Le colonialisme nous a rassemblés. En 1977, à l’indépendance, tout le monde disait, Djibouti, ça ne durera pas six mois. Nous sommes toujours là, nous avons démenti ces sombres prédictions. Nous avons beaucoup avancé sur le chemin de l’unité, de «l’être ensemble». Et pour moi, cette mission de rassemblement est essentielle.
 
Les populations «flottantes», les migrants, les réfugiés, mettent-ils en péril cette union nationale, ce sentiment d’appartenance à un même pays?
Non, au contraire. Cela renforce notre identité. Et puis nous avons une chance. Les populations à nos principales frontières sont soit de culture afare (en Éthiopie) ou de culture somalie (en Somalie, au Somaliland). Cela crée une continuité, une homogénéité, une communauté d’intérêts.
 
Les élections législatives vont avoir lieu le 23 février prochain. Le 11 janvier dernier, le gouvernement a fait voter par le Parlement une loi instaurant un quota de 25 % de positions éligibles réservées aux femmes sur les différentes listes. On nous dit que la classe politique n’est guère réjouie par cette évolution…
Ah ça! Disons que la tradition et une certaine forme de misogynie ont la vie dure. Les hommes ne veulent pas laisser leurs places éligibles…! Mais il faut que l’on avance, que cela bouge. À pas raisonnables mais déterminés. Les femmes sont majoritaires à Djibouti. Elles sont aussi majoritaires sur les listes électorales. Et elles votent aussi plus que les hommes.
 
Sans présager de l’avenir, quelles sont les priorités de la seconde partie du mandat?
Outre tous les points stratégiques dont nous avons parlé, nous avons deux préoccupations majeures: l’emploi des jeunes et le logement. Sur le logement, il est impératif de tenir nos engagements, à la fois pour des questions d’équité sociale, mais aussi pour répondre aux défis démographique et migratoire. En tant que gouvernement, pouvoirs publics, nous avons des objectifs à atteindre. Je me suis également investi à titre privé dans la fondation «Droit au logement» que j’ai créée et dont l’objectif est de faire accéder à la propriété les populations les plus démunies. En s’appuyant sur la solidarité des Djiboutiens et, en particulier, celle du secteur privé. Sur le front de l’emploi, l’objectif est aussi de pouvoir répondre aux mutations de notre économie, basé sur le portuaire, les services, les infrastructures, les industries… Une formation qui passe en particulier par le bilinguisme, avec une maîtrise de l’anglais.
 
Parlons, justement, d’un sujet récurrent, émotionnel: la France. Qui a changé de président en mai de l’année dernière. Quel est votre premier regard sur Emmanuel Macron?
J’ai trouvé un homme plus ouvert, direct, pragmatique, sans a priori. Il s’intéresse aux investissements, aux commerces, au développement. Cette évolution très positive arrive à un moment où l’intérêt français pour Djibouti paraît plus marqué. Nous sommes, je le rappelle, le seul pays francophone de la région. Nous y tenons. Nous faisons rédiger les contrats en français. Nous sommes aussi une porte ouverte sur toute une partie de l’Afrique. Avec des infrastructures qui évoluent vite pour desservir l’hinterland…

La gare de Nagad, au sud de la ville, et sa fameuse ligne Djibouti – Addis-Abeba, qui vient d’entrer en service au terme d’un chantier pharaonique. ©Zyad Limam

Autre sujet récurrent pour Djibouti, la stabilité de votre puissant partenaire et voisin, l’Éthiopie. Les conflits identitaires, régionaux, sont nombreux, parfois violents, avec des déplacements de populations. Voyez-vous un risque?
L’Éthiopie est notre pays frère. Nous sommes liés de manière je dirais inextricable par les intérêts commerciaux et stratégiques, la géographie, les liens humains, l’histoire. C’est une nation immense, complexe, qui connaît des cycles récurrents de crises politiques, identitaires, qui peuvent être aggravées par la croissance économique, les problèmes de territoires, de terres. L’ouverture du pays, le développement d’Internet et des réseaux sociaux jouent aussi un rôle. Il y a aussi des alliances plus surprenantes, comme celles de certaines élites oromos et amharas. Il y a certainement des situations d’injustices à réparer comme partout ailleurs. Une adaptation probablement de l’État fédéral. Un équilibre doit se récréer. Mais je ne crois pas du tout au risque d’implosion avancé par certains. L’Éthiopie est un pays fort, en émergence, qui à l’habitude des soubresauts. Et le Premier ministre Hailemariam Desalegn sait gérer avec habileté la situation.
 
Autre question stratégique, le Golfe. Comment se positionne Djibouti entre ces différentes puissances qui sont à vos portes? Très récemment (fin décembre 2017), vous étiez aussi en visite officielle en Turquie et vous avez de bonnes relations avec le président Erdogan. Ce qui n’est peut-être pas fait pour plaire à vos alliés saoudiens… Et le Yémen, déchiré par la guerre civile, est juste là, en face de vous.
Nous sommes un petit pays, vous savez! Je ne pense pas que notre position a une telle importance. Pour vous répondre franchement, tout d’abord, nous sommes membre de la coalition islamique antiterroriste créée par nos amis saoudiens. Mais le Yémen, c’est comme vous le dites, en face de nous, ce sont nos frères, nos cousins. Et nombreux sont ceux qui se sont réfugiés chez nous. Parfois des proches de l’ancien président Abdallah Saleh. Nous essayons de maintenir les équilibres. Même chose pour la Turquie. Nous avons des relations denses, mais notre position par rapport aux Frères musulmans est claire, sans équivoque. Nous luttons contre eux. Et le président Erdogan connaît nos relations avec l’Arabie saoudite et d’autres pays alliés du Golfe. Encore une fois, nous sommes réalistes. Ce qui compte pour nous, ce n’est pas le jeu stratégique entre les grands pays. Ce qui compte pour nous, c’est ce que les uns et les autres peuvent apporter en termes de développement à notre pays. Et dans une relation équilibrée.
 
Donc, parlons de la Chine et de vos relations avec Beijing. Certains évoquent un nouveau colonialisme…
Ces gens disent n’importe quoi! La Chine est un véritable partenaire, le seul finalement aujourd’hui qui fonctionne sur une coopération à long terme. Elle est notre amie. Elle a ouvert sa première base hors de ses frontières chez nous. Nous sommes inclus dans le grand plan des routes de la soie. Elle investit massivement à Djibouti. Les Chinois sont particulièrement dynamiques et ambitieux. Ils sont durs en affaires, il faut s’y habituer et bien négocier aussi. Ils s’investissent comme personne d’autres sur l’Afrique. Ils parient sur notre avenir, notre émergence. Et Djibouti par ailleurs représente à leurs yeux un intérêt stratégique majeur avec notre position sur le Bab-elMandeb, là où transite une bonne partie du commerce chinois et international. Et nous avons de grands projets en cours, qui vont au-delà des ports, des zones franches, du commerce. Je pense en particulier à ces projets de connexions télécoms par câble qui relieraient la Chine, l’Asie, à l’Afrique et à l’Europe en transitant par des data centers à Djibouti (projet Peace).
 
Permettez-moi de revenir, et pour conclure, à l’actualité nationale. Pour certains, Djibouti est «une démocratie sous tutelle». Acceptez-vous cette description?
(Sourires) Sous quelle tutelle? 
 
Sous votre tutelle. La vôtre. Celle du président Guelleh. 
Franchement, je ne demande rien. J’ai beaucoup travaillé. J’ai beaucoup donné. Je pourrais vivre, je voudrais vivre, en dehors du pouvoir. Me consacrer à d’autres œuvres importantes. Je pense en particulier à la fondation Droit au logement. C’est très important pour moi. Ça touche la vie des gens.
 
Mais ce que disent certains Djiboutiens, c’est que personne n’a été préparé à vous succéder…
Et que vous voulez-vous que je fasse? Si je désigne du doigt un successeur, il sera certainement la cible de toutes les attaques. Et si je ne dis rien, on me le reproche. Mais en même temps, je me dois d’assurer mon mandat, de tenir la maison. Et de toute façon, je suis confiant dans l’avenir de mon pays. Nous sommes un peuple pacifique, nous regardons devant nous. Nous progressons. Nous avançons.
Par Zyad LIMAM

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