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Dans le monde arabe, les fleurs de la démocratie ont fané avant d’avoir eu le temps d’éclore. A quelques rares exceptions près, cette aire géographique qui s’étend des rivages de l’Océan atlantique aux côtes du Golfe persique vit au rythme d’une hideuse alternance entre les islamistes et les militaires. Chacune de ces deux forces fournit à l’autre l’argument qui lui permet de rebondir après sa chute, perpétuant ainsi une interminable valse à deux temps. Les partisans de l’islam politique n’ont besoin que d’un oppresseur pour se glisser par la fente des urnes et s’atteler à défendre l’honneur de Dieu sur terre. 
Les généraux ne font alors qu’agiter l’épouvantail de la dictature théocratique pour opérer une reconquête sanglante du pouvoir et mener barbus et imberbes à la baguette.

Erdogan

Recep Tayyip Erdogan: «La démocratie c’est comme un tramway, une fois arrivé au terminus,
on en descend».

La victoire du président sortant Abdel Fattah al-Sissi à la présidentielle égyptienne prévue du 26 au 28 mars ne fait aucun doute, tant les règles du jeu sont biaisées. Après avoir arrêté ou contraint tous les prétendants sérieux à se retirer de la course, l’ex-maréchal a «choisi» son rival: Moussa Mostafa Moussa, le dirigeant du petit parti libéral Al Ghad. Selon la presse locale, cet architecte âgé de 65 ans n’a pas eu le temps de changer la bannière de sa page Facebook, illustrée de la photographie du président al-Sissi avec la mention «Nous vous soutenons pour la présidence de l’Egypte», avant de faire acte de candidature et sauver les apparences d’un scrutin pluraliste. Celui qui organisait des réunions publiques pour recueillir des signatures de soutien à un deuxième mandat du chef de l’Etat a déposé sa candidature quelques minutes avant l’heure limite de la réception des dossiers par la commission électorale! 
La farce électorale que l’Egypte s’apprête à vivre vient rappeler à une certaine intelligentsia naïve et à des théoriciens de pacotille, qui ont cru que la démocratisation du monde arabe s’effectuera d’un claquement de doigts, que l’heure est plus que jamais à la reprise contre-révolutionnaire.

Partout où des scrutins libres ont été organisés, des partis islamo-conservateurs affiliés à la mouvance des Frères musulmans se sont glissés par la fente des urnes après avoir mis en avant l’exemple de la Turquie.

L’énorme bulle d’espoir qui s’est formée suite à la chute des potentats Ben Ali, Kadhafi et Moubarak s’est rapidement dégonflée. Ce que les médias occidentaux ont un peu trop vite appelé « le printemps arabe » a d’abord cédé la place à un rigoureux hiver islamiste. 
Partout où des scrutins libres ont été organisés, des partis islamo-conservateurs affiliés à la mouvance des Frères musulmans se sont glissés par la fente des urnes après avoir mis en avant l’exemple de la Turquie où «islamisme et démocratie barbotent en harmonie dans le bain de la prospérité économique» selon les termes de Rached Ghannouchi, chef historique du mouvement islamiste tunisien Ennahda. 
Forts de leur majorité arithmétique, ces partis ont compris la démocratie comme étant la supériorité de la volonté de la majorité sur la minorité. Ils ont ainsi tenté d’imposer à tous leur propre vision du monde et de bâillonner des libertés au berceau. 
A Tripoli, le président du Conseil national de transition libyen (CNT), Mustapha Abdeljalil, qui a été longtemps présenté comme étant un islamiste modéré, a élevé la Charia au rang de source unique de la loi, justifiant ainsi la polygamie et la répression des minorités religieuses. Au Caire, des coptes ont été sauvagement massacrés au nom d’Allah. A Tunis, des salles de cinémas qui projetaient des films jugés blasphématoires et des galeries d’art qui exhibaient des tableaux de nu ont été violemment attaquées par des barbus.

Péchés islamistes, châtiments militaires

Les bouleversements révolutionnaires, qui ont entraîné un effondrement des Etats et des guerres civiles en Syrie, au Yémen et en Libye, ont également permis à l’hydre djihadiste de resurgir sous l’œil indifférent, et parfois complaisant, des barbus au pouvoir. Après la romance du printemps arabe, les jeunes descendus dans les rues pour réclamer la liberté et la dignité se sont ainsi retrouvés glacés par l’hiver islamiste après avoir senti qu’ils avaient œuvré, à leur insu, pour préparer le règne des imams.
Défendant à tout bout de champ leur légitimité acquise selon les critères mêmes de l’Occident, les partis islamo-conservateurs se sont cramponnés au pouvoir, appliquant à la lettre la règle d’or pérorée en 1996 par leur nouveau maître à penser, le président turc Recep Tayyip Erdogan: «La démocratie c’est comme un tramway, une fois arrivé au terminus, on en descend».
Le printemps arabe, qui devait être celui de la liberté et de l’alternance démocratique pacifique, est dès lors devenu celui de l’affrontement entre les partis religieux et leurs opposants laïcs. C’était du pain béni pour les militaires qui ont profité d’une certaine nostalgie de l’ordre tyrannique favorisée par un contexte de chaos généralisé pour se remettre en selle. 
Abdel Fattah al-Sissi, ancien chef des services de renseignements militaires, nommé ministre de la Défense par le président islamiste Mohamed Morsi en août 2012, a, de ce fait pu terrasser par les armes la résistance désespérée des Frères musulmans. Mais ce sanglant triomphe a ramené le pays du Nil soixante ans en arrière, lorsque le leader de la révolution des officiers libres, le lieutenant-colonel Gamal Abdel Nasser, réprima dans le sang les Frères musulmans qui l’avaient aidé à renverser le roi Farouk. 
La chute des Frères musulmans égyptiens a marqué le début du reflux démocratique dans le monde arabe et le retour en force des régimes militaires. 
En Syrie, Bachar al-Assad, qui est un général, est en passe de gagner face à une rébellion phagocytée par l’Etat islamique, Jabhat al-Nosra (Front du secours des moudjahidines), Jaïch al-Islam (l’armée de l’Islam) et autres filiales obscures de la nébuleuse djihadiste. L’homme fort de Damas paraît aujourd’hui assuré de garder les rênes du pouvoir, grâce notamment au soutien de ses alliés russes et iraniens. 
De son côté, le maréchal Khalifa Haftar, un ancien proche de Mouammar Kadhafi qui a rejoint l’insurrection de 2011, se rêve déjà en futur président de la Libye. Les percées de ce chef de l’armée libyenne autoproclamée contre les bastions djihadistes à Benghazi, Derna et Fezzan lui ont déjà permis d’acquérir une stature d’homme providentiel auprès d’une partie des populations locales en quête de l’ordre, et de personnalité politique incontournable auprès de la communauté internationale.

haftar

Pour le maréchal Khalifa Haftar, la Libye «n’est pas encore mûre pour la démocratie».

Grand pourfendeur des islamistes, cet homme pressé qui considère que la Libye «n’est pas encore mûre pour la démocratie» a été déjà reçu avec tous les honneurs à Moscou, Paris, Rome, le Caire et Tunis.

La Tunisie, une exception menacée

Alors que l’étincelle partie le 17 décembre 2010 de l’allumette du jeune marchand de fruits et légumes ambulant dans la ville défavorisée de Sidi Bouzid en Tunisie n’a pas achevé de consumer l’Égypte, le Yémen, le Bahreïn, la Libye et la Syrie, les pays du Maghreb francophone montrent une relative stabilité. 
Au Maroc, où un mouvement de contestation avait éclaté le 20 février 2011, le roi Mohamed VI a su préserver intelligemment son pays des turbulences printanières en mettant en œuvre des réformes politiques, dont l’élargissement des prérogatives du Premier ministre et du parlement. 
En Algérie, le pouvoir a pu désamorcer la bombe à coup de subventions aux produits alimentaires et de majorations de salaires. La retenue des Algériens tient également au traumatisme toujours vivace de la «décennie noire», cette guerre civile entre le gouvernement et les islamistes qui a coûté la vie à pas moins de 60 000 personnes après l’annulation des élections de 1991, remportées par le Front islamique du salut (FIS).
Mais sur les six pays arabes touchés par le tsunami révolutionnaire, c’est la Tunisie qui fait figure d’unique arbre encore debout dans une forêt arabe entièrement dévastée. Au lieu de se débarrasser manu militari du grand méchant loup islamiste, l’opposition laïque tunisienne a tenté de l’apprivoiser. Regroupés au sein du parti Nidaâ Tounes et soutenus par une société civile dynamique et des médias aux aguets, les laïcs ont réussi à décrocher la timbale aux élections législatives et présidentielles de 2014. Malgré la raclée électorale qu’il a subie, le mouvement islamiste Ennahdha a été invité à rejoindre un gouvernement de coalition, aux côtés de ses rivaux laïcs. Intégrée dans le jeu politique institutionnel et protégée du sort funeste qu’a connu son homologue égyptienne, la branche tunisienne des Frères musulmans a déjà procédé à des aggiornamentos et connu d’importantes évolutions doctrinales. Le dernier congrès du parti qui s’est tenu en mai 2016 a en effet acté la «séparation entre le politique et le religieux» pour «garder la religion éloignée des batailles politiques», renonçant ainsi à une partie importante de sa matrice idéologique.

Elles pourraient cependant profiter à un homme providentiel, comme par exemple le colonel-major Lotfi Brahem, actuel ministre de l’Intérieur et ex-commandant en chef de la garde nationale, dont le parcours professionnel est identique à celui du dictateur déchu Zine El Abidine Ben Ali.

Le plus petit pays du Maghreb poursuit aujourd’hui sa transition politique en s’appuyant sur sa Constitutions progressiste émanant de compromis inédits entre des forces politiques aux intérêts finalement conciliables. Mais cette transition demeure fragile. Des manifestations agitent régulièrement le pays. Ces protestations ont des motivations essentiellement économiques. Elles pourraient cependant profiter à un homme providentiel, comme par exemple le colonel-major Lotfi Brahem, actuel ministre de l’Intérieur et ex-commandant en chef de la garde nationale (un corps paramilitaire, Ndlr), dont le parcours professionnel est identique à celui du dictateur déchu Zine El Abidine Ben Ali. Ce scénario est d’autant plus plausible qu’un sondage d’opinion publié en janvier 2018 par le think tank américain International Republican Institute (IRI) a montré que 62% des Tunisiens considèrent que la prospérité économique est plus importante que la démocratie.

 lotfi brahem

62% des Tunisiens considèrent que la prospérité économique est plus importante que la démocratie : 
un boulevard pour Lotfi Brahem ?

Ce même sondage révèle aussi que l’armée est l’institution qui jouit du taux de confiance le plus élevé dans le pays. 
La démocratie serait-elle finalement un horizon impossible dans un monde arabe où les citoyens n’ont jusqu’ici eu que le choix entre la peste de l’autocratie religieuse et le choléra de la dictature militaire?

Walid Kéfi

https://www.agenceecofin.com/la-une-de-lhebdo/0203-54889-la-tunisie-echappera-t-elle-a-la-sempiternelle-alternance-arabe-entre-la-barbe-et-le-treillis

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