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9 avril 2017. Omar Al-Bachir participe à un exercice d’entraînement militaire conjoint entre le Soudan et l’Arabie saoudite à la base aérienne de Marwa au sud de Khartoum. Ebrahim Hamid/Anadolu.

9 avril 2017. Omar Al-Bachir participe à un exercice d’entraînement militaire conjoint entre le Soudan et l’Arabie saoudite à la base aérienne de Marwa au sud de Khartoum. Ebrahim Hamid/Anadolu.

La levée, le 6 octobre 2017, des sanctions économiques américaines envers le Soudan est passée relativement inaperçue. Elle a pourtant représenté un moment-clé du basculement des alliances dans le monde arabo-musulman et du ralliement de Khartoum à la politique saoudienne.

En 1993, le président Bill Clinton plaçait le Soudan sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Trois ans plus tard, il faisait voter par le Congrès une série de mesures (interdiction des transferts de technologie, du commerce des pièces détachées, et surtout — le plus gênant — embargo sur toutes les transactions bancaires internationales en dollars) qui avaient lourdement pénalisé le fonctionnement de l’économie soudanaise. Pendant une bonne douzaine d’années, Khartoum a cependant survécu sans trop de mal, grâce au boom pétrolier parrainé par la Chine à partir de 1999.

Beijing a élargi les explorations et surtout construit le long oléoduc reliant la zone des champs pétroliers à Port-Soudan, tout en investissant massivement dans le pays (plus de 14 milliards de dollars — 11,8 milliards d’euros — en quinze ans). Le pays a vécu sur l’or noir jusqu’en 2010, quand le Sud-Soudan, territoire sur lequel étaient situées 90 % des ressources pétrolières, a fait sécession après un référendum internationalement reconnu.

Bien sûr, il y a eu quelques accidents de parcours. Ainsi, la Banque nationale de Paris (BNP) a été condamnée en juin 2014 à 8,9 milliards de dollars (7,5 milliards d’euros) d’amende pour « falsification de documents commerciaux » et « collusion » après avoir violé la législation de l’International Emergency Economic Powers Act pour un montant de 190 milliards de dollars (160 milliards d’euros) de transactions. La ligne aérienne nationale Sudan Airways a vu sa flotte réduite à cinq appareils volant essentiellement sur les lignes intérieures à cause du manque de pièces détachées, et la situation médicale s’était détériorée massivement. Mais Khartoum a survécu, malgré le délabrement progressif de son infrastructure et une inflation galopante qui rongeait le niveau de vie de la population.

COOPÉRATION AVEC LA CIA

Entretemps, les données de la vie politique soudanaise avaient changé considérablement. Le leader des islamistes soudanais Hassan Al-Tourabi était écarté du pouvoir en 2000 et le président Omar Al-Béchir en a profité pour le rendre responsable de toute l’agitation terroriste des années 1990. Il a habilement utilisé l’attaque d’Al-Qaida sur New York le 11 septembre 2001 pour se rapprocher de la Central Intelligence Agency (CIA) et s’éloigner d’Oussama Ben Laden. Les massacres du Darfour et les atrocités commises par l’armée soudanaise dans les provinces révoltées du Kordofan et du Nil Bleu ont amené la mise en accusation du président soudanais par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité (2009) puis pour génocide (2010). Ces mises en accusation n’ont pas entraîné son arrestation lors de déplacements à l’étranger, en partie à cause de son instrumentalisation de la position « d’islamiste de bonne volonté » aux yeux de la communauté internationale.

En janvier 2017, le président Barack Obama a fini par instaurer une période probatoire de six mois devant précéder un réexamen de l’embargo de 1997. Les critères de jugement qui allaient gouverner la décision américaine quant au maintien ou à l’abrogation des sanctions portaient sur cinq points : la fin des hostilités au Darfour, au Kordofan et au Nil Bleu, l’arrêt de toute aide éventuelle aux rebelles du Sud-Soudan — la guerre civileavait éclaté en décembre 2013 et Khartoum était suspecté d’aider la rébellion contre le gouvernement — et la cessation de toute entreprise terroriste. En apparence, une prise de température concernant un pays pour le moins problématique. Mais il y avait plus.

ENGAGEMENT DANS LA GUERRE YÉMÉNITE

Pris dans la tempête rénovatrice des printemps arabes, le Yémen a bousculé son président-dictateur, Ali Abdallah Saleh, qui tenait le pays d’une main de fer depuis 1978. En même temps une insurrection zaydite3 centrée sur les provinces de Saada et d’Amran, appelée « houthiste » du nom de son leader historique le prédicateur Hussein Al-Houthi s’emparait de la capitale Sanaa où elle faisait alliance avec son vieil ennemi Saleh. Rassemblant les débris de son ancien régime pour faire fonctionner le nouveau et s’opposant aux islamistes qu’il avait autrefois protégés, celui-ci négociait une alternative au « président démocratique » Abd Rabbo Mansour Hadi, que l’Arabie saoudite décidait de soutenir comme un moindre mal.

Le 25 mars 2015, Riyad a déclenché une offensive militaire contre les houtistes, soudainement pointés du doigt comme étant la « cinquième colonne » de Téhéran sur les rives de la mer Rouge. D’un coup, la guerre civile yéménite a changé de dimension et le Soudan, au bord de la banqueroute, se trouvait sollicité pour envoyer des troupes au Yémen en appui à Riyad en échange de « prêts » importants. Bientôt Washington, qui souhaitait donner des gages à l’opinion arabe sunnite pour se faire pardonner l’accord sur le nucléaire avec l’Iran chiite, se rangeait totalement aux côtés de la coalition de six pays arabes patronnée par Riyad.

La décision avait déjà été prise par Barack Obama, mais elle s’est trouvée renforcée et élargie par l’engagement de Donald Trump à renverser tout ce qu’avait fait son prédécesseur. Le 20 mai 2017, en voyage à Riyad pour son premier déplacement à l’étranger depuis son élection, le nouveau président américain annonçait la « signature d’un accord destiné à soutenir à long terme la sécurité de l’Arabie saoudite et du Golfe face aux menaces de l’Iran ». Et cet accord s’accompagnait d’une vente de 110 milliards de dollars d’armement au royaume wahhabite.

Peu après, le ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir allait même annoncer le chiffre faramineux de 380 milliards de dollars (321 milliards d’euros). Ces effets d’annonce sont largement gonflés, car ils regroupent les commandes ni livrées ni réglées passées sous la présidence d’Obama, et des projets d’achat non signés. Par ailleurs, l’Arabie saoudite, à cause de la baisse des cours du pétrole, n’a plus les moyens de ces dépenses somptuaires. Mohammed Ben Salman, devenu le 21 juin 2017 prince héritier du royaume, a annoncé la mise en vente de 5 % de la Saudi Arabian Oil Company (Aramco), la compagnie pétrolière tutélaire de l’Arabie saoudite, pour un montant de 100 milliards de dollars (84 milliards d’euros), décision qu’un expert a comparé à « la Reine d’Angleterre vendant les bijoux de la Couronne ». Sur les commandes militaires, les seules qui ont été signées et payées instantanément ont été les bombes et munitions destinées au Yémen.

AMBIVALENCES EN LIBYE

Le Soudan a accordé un accroissement de son contingent, mais sans en révéler le chiffre et sans déclaration publique. Et lorsque le président Trump a dû annoncer sa position sur la période probatoire d’Obama à propos des sanctions sur le Soudan, il a choisi… de ne pas choisir (12 juillet 2017) et de renvoyer sa décision à trois mois. Le chef des services de renseignement soudanais (National Intelligence and Security Services, NISS), le général Mohamed Atta Al-Moula Abbas s’est précipité à Washington pour rencontrer le directeur de la CIA Mike Pompeo et lui faire d’agréables promesses. Les 27 et 28 septembre, le Comité des services de renseignement et de sécurité africains (Cissa) se réunissait à Khartoum et le général Atta Al-Moula Abbas y apparaissait sûr de son action. De fait, le 6 octobre, le président Trump a levé les sanctions.

Qu’en est-il des cinq critères d’Obama ? Les violences au Darfour ont un peu diminué, mais plutôt par les coups portés à la guérilla qu’à la suite de négociations de paix. Il en va de même au Kordofan et au Nil Bleu où l’amélioration sur le terrain tient plus à la crise de leadership entre Abdelaziz Al-Hilou et Malik Agar au sein du mouvement de la guérilla du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (MPLS-N, en anglais : Sudan People’s Liberation Movement-North, SPLM-N) qu’aux annonces de cessez-le-feu non suivies d’effets. Quant aux combattants rebelles du Sud-Soudan, ils ne recevaient pas d’aide de Khartoum, mais il est douteux qu’ils en aient reçu avant janvier 2016. En ce qui concerne le soutien au terrorisme, tout dépend de ce que l’on définit par ce mot : le régime de Khartoum a ses « amis » en Libye (des milices islamistes qui soutiennent plus ou moins le régime de Fayez Sarraj) et des « ennemis » liés à l’administration du maréchal Khalifa Haftar dans l’est. Mais étant donnée l’ambivalence — le mot est faible — qui divise les pays occidentaux vis-à-vis des deux régimes (La France par exemple reconnait Sarraj, mais aide militairement Haftar ), la marge de manœuvre de Khartoum est large : à chacun son « terroriste » et son « libérateur ».

S’OPPOSER À L’IRAN

En attendant, le régime soudanais adhère de plus en plus au « programme diplomatique » américano-saoudien dans le monde musulman, c’est-à-dire anti-Qatar, anti-Turquie et surtout anti-Iran. Le 13 octobre dernier, Donald Trump a « décertifié » l’accord nucléaire signé avec l’Iran par Obama, lequel comporte une clause prévoyant que Washington examinera tous les trois mois la mise en œuvre du programme international. Le refus de Trump de certifier la réalisation des accords va obliger le Congrès à voter pour décider si celui-ci est maintenu (avec quelles garanties ?) ou abrogé. Cette décision ridiculise le chef de l’État iranien et renforce les extrémistes au sein de son gouvernement. C’est ainsi que de gré ou de force, Khartoum se trouve maintenant embarqué dans un vaisseau américain qui prend l’eau et zigzague au gré d’un capitaine mal assuré. La preuve en est encore venue pour les Soudanais le 25 septembre dernier, lorsque le Tchad s’est vu frappé par une restriction de visa américaine alors que le régime de Ndjamena est le meilleur auxiliaire des pays occidentaux contre le terrorisme au Sahel. Khartoum qui, après des années de conflit avec le Tchad, s’était fortement rapproché de Ndjamena depuis quelques années, risque d’en payer le prix.

Le Soudan, mutilé par la sécession du sud, ravagé par des troubles civils armés issus du conflit méridional mal cicatrisé, épuisé par la crise économique issue de la disparition du pactole pétrolier, s’est jeté dans les bras de Riyad pour se faire bien voir d’un régime en crise cherchant des alliés dans la grande fitna (querelle théologico-politique) qui l’oppose principalement à l’Iran et secondairement à un groupe d’alliés hétéroclites. Il a obtenu la levée des sanctions sans que cette abrogation lui fournisse à l’international la garantie d’une paix qui ne cesse de lui échapper intérieurement. Et ce pacte faustien l’a de fait précipité dans une arène plus grande où se débat tout le monde arabe depuis le renversement symbolique du régime Ben Ali en Tunisie en janvier 2011.

Habile manœuvrier dans ses contradictions locales, le Soudan parviendra-t-il à placer ses cartes face à des enjeux qui le dépassent ? En attendant, Riyad lui achète massivement des terres agricoles, dans un programme confié à un proche du milliardaire et entrepreneur anglo-soudanais Mo Ibrahim. Après les soldats, la doura (sorgho).

Gèrard Prunier : Ancien directeur du Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba, il est aussi membre du Centre d’études des mondes africains de Paris et auteur de plusieurs articles et ouvrages sur le Soudan.

Par Africa24monde Avec Source : orientxxi. |

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