site de réflexion et de réinformation sur l'Afrique, toute la vérité sur l'Afrique


Al Jazeera

Al Jazeera

Le 5 Juin, quatre Etats arabes – l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Bahreïn et l’Egypte – ont déclaré une guerre soft au Qatar. Ils avaient une longue liste de demandes, ordonnant au Qatar de diminuer ses liens avec l’Iran, d’expulser les forces militaires turques du pays et de prendre d’autres mesures qui réduiraient l’influence du Qatar dans la région.

Ils ont également exigé que le Qatar ferme Al Jazeera, le réseau de médias financé par le Qatar qui, depuis des années, critique d’autres régimes arabes. Jusqu’à présent, le gouvernement qatari a résisté aux pressions demandant la fermeture des activités du réseau.

J’étudie et j’écris sur Al Jazeera depuis ses premières années, parfois avec des réserves, parfois en accord avec eux. Mon livre sorti en 2008 « l’effet Al Jazeera » a exploré la signification politique des réseaux régionaux d’information de télévision par satellite dans le monde arabe et au-delà.

Bien que la politique d’Al Jazeera reste controversée, je crois que la fermeture des organisations d’informations affaiblit la viabilité d’une presse libre – en particulier dans une région où la démocratie a beaucoup de difficulté à progresser.

Un regard critique

Quand Al Jazeera avait été lancé en 1996, il avait secoué le paysage médiatique arabe. À l’époque, les bulletins indigestes d’informations de télévision contrôlées par le gouvernement étaient la norme. Ils présentaient des rapports non controversées avec des normes de production d’un niveau faible. Tout d’un coup, il y eut un canal qui offrait une couverture relativement non censurée de la politique de la région avec l’aspect soigné des journaux télévisés occidentaux, comme ceux de la BBC et CNN.

Plus important encore, quand il se passait un évènement important dans le monde arabe – comme la deuxième Intifada, le soulèvement palestinien de 2000 contre Israël – le public arabe n’avait plus à se tourner vers les diffuseurs occidentaux pour obtenir des analyses sur ce qui se passait. Au lieu de cela, ils ont vu les journalistes arabes qui couvrent les infos avec une vision pro-arabe. Al Jazeera English, qui a été fondée en 2006, se targue de couvrir plus d’histoires et perspectives du « Monde du Sud » que d’autres organisations de presse.

De manière plus générale, la chaine a commencé à être controversée en raison de sa couverture des guerres américaines en Afghanistan et en Irak. L’administration de George W Bush considère qu’Al Jazeera, avec sa manière incendiaire de couvrir les faits, mettant en évidence les victimes civiles dans les conflits et  mettant en cause les responsables gouvernementaux,  attise l’opposition aux efforts des États-Unis dans la région.

Pourtant, l’autonomie et l’approche panarabe d’Al-Jazeera ont également été une source de courroux pour les dirigeants du Moyen-Orientqui préfèrent contrôler les informations qui atteignent leurs citoyens. Al Jazeera a publié des reportages critiques sur ces gouvernements, en particulier ceux qui agissent maintenant contre le Qatar. Ses talk-shows ont débattu des sujets tels que les questions sur la religion et les femmes d’une manière qui a redéfini le concept de « la liberté d’expression » dans le monde arabe.

Il y a cependant des limites à la détermination journalistique d’Al Jazeera. Malgré l’ardeur d’Al-Jazeera à questionner les classes dirigeantes de la plupart des pays arabes, la famille royale qatarie ne subit pas le même niveau d’examen. Au contraire, le canal est considéré comme de facto faisant partie de l’appareil de la politique étrangère du Qatar .

Le printemps arabe: Un tournant

Deux décennies plus tard, cette histoire reste actuelle. L’Arabie Saoudite, le Bahreïn et les Émirats Arabes Unis (EAU) ont été particulièrement irrités par Al Jazeera et ses propriétaires qataris depuis les soulèvements du printemps arabe 2011. Ils ont vu Al Jazeera comme un sympathisant des manifestants, et ont pensé que le réseau avait attisé les flammes de la révolte qui menaçaient les monarchies de la région.

Al Jazeera a également couvert favorablement les Frères musulmans, ce qui a rendu furieux le président égyptien Abdel Fattah el-Sisi, qui a orchestré le coup d’Etat qui a destitué son prédécesseur qui était Frère musulman. Même au milieu de la controverse actuelle, Al Jazeera continue de faire des rapports critiques sur d’autres pays arabes.

Il y a du vrai dans les allégations selon lesquelles les rapports arabes d’Al-Jazeera ont une tendance pro-islamiste. Les adversaires du Qatar disent que ces rapports prennent la forme d’une couverture sympathique non seulement pour les Frères musulmans, mais aussi pour les groupes liés à Al-Qaïda en Syrie et au Yémen.

Qu’est-ce qui comblera le vide?

Le Qatar a clairement fait savoir qu’il considérait les demandes du groupe dirigé par l’Arabie Saoudite comme une atteinte à sa souveraineté. Même si les Qatari trouvent un compromis sur certaines des demandes, il est très peu probable qu’ils ferment Al Jazeera. Le réseau est l’une des grandes réalisations portant la signature du Qatar, un véhicule qui a contribué à alimenter le rayonnement mondial de la petite nation au cours des deux dernières décennies.

Al Jazeera ne dispose pas du monopole de la diffusion de l’information dans la région – loin de là. Son principal concurrent est Al Arabiya, qui reflète les points de vue de ses propriétaires saoudiens et va probablement devenir la chaîne arabe d’info dominante si Al Jazeera devait disparaître. Il existe aussi d’autres sources d’information de premier plan – Sky News Arabia, appartenant à un membre de la famille royale des Emirats Arabes Unis, et à l’autre bout du spectre idéologique, Al Manar, qui est la voix du Hezbollah.

Cette compétition a grignoté des parts de marché d’Al-Jazeera et une partie de son influence. Al Jazeera est néanmoins une cible attrayante pour les adversaires du Qatar parce que la chaine a énormément fait pour élever le Qatar sur la scène mondiale. En plus de la chaîne arabe du début et Al Jazeera English, il y a Al Jazeera des Balkans et plusieurs chaînes de sport et pour enfants. Al Jazeera réalise également des documentaires et des émissions spéciales en direct.

Al Jazeera est loin d’être parfait, mais pour ceux qui espèrent voir un monde arabe plus démocratique, le réseau a montré que même les médias d’information et les voix qui ne disposent pas d’un sceau d’approbation autocratique peuvent trouver une place dans le discours public. Comme partout ailleurs dans le monde, la société arabe gagne à avoir une diversité de voix qui débattent des enjeux du jour.

Le Moyen-Orient a d’innombrables problèmes, mais ils ne seront pas résolus en faisant reculer la liberté déjà limitée des médias.

Philip Seib est professeur de journalisme et de diplomatie publique à l’Université de Californie du Sud, Annenberg School for Communication and journalism

Source : https://theconversation.com/why-some-arab-countries-want-to-shutter-al-jazeera-80600

Traduction :  Avic – Réseau International

Leave a Reply


  • Archives