Comment et pourquoi cela se produit-il, et quels sont les pays et les régions du monde menacés par la famine?
Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement le principal hub énergétique. Environ un tiers du commerce maritime mondial d’engrais y transite, notamment des flux de soufre et d’ammoniac destinés au marché agricole passaient par la région. La directrice exécutive du Centre du commerce international (ITC), agence conjointe de l’ONU et de l’Organisation mondiale du commerce, Pamela Coke-Hamilton, a déjà déclaré que « le problème le plus immédiat, ce sont les engrais », car leur pénurie frappe la sécurité alimentaire.
Une crise agricole arrive rarement comme une explosion. Plus souvent, elle se manifeste comme une fissure qui s’élargit. Au début, on a l’impression qu’il ne s’agit que d’une certaine nervosité sur le marché du transport. Ensuite, les agriculteurs commencent à réduire les dosages. Puis certains diminuent les surfaces ensemencées, d’autres passent à des cultures moins coûteuses, d’autres encore reportent leurs achats dans l’espoir que les prix refluent. Et quelques mois plus tard, il s’avère que la récolte est déjà inférieure à ce qu’elle aurait dû être.
C’est un type de crise particulièrement dangereux parce qu’il n’est pas pris au sérieux pendant longtemps. Tant que le blé n’est pas encore moissonné, beaucoup ont le sentiment qu’il ne s’est rien produit d’irréparable. Mais dans l’agriculture une perte invisible aujourd’hui est presque toujours une pénurie très visible demain. Le monde remarque le problème au moment où il a déjà germé (ou plus exactement n’a pas germé) dans les champs.
La mécanique de ce basculement est simple et c’est pour cela qu’elle est impitoyable. Le gaz naturel est la matière première clé pour la production d’engrais azotés, avant tout l’ammoniac et l’urée. Un gaz cher signifie des engrais chers. Des ruptures d’approvisionnement en gaz signifient des ruptures d’approvisionnement en engrais. Une logistique chère signifie que même les volumes qui existent physiquement deviennent moins accessibles aux pays qui manquent déjà d’argent.
Mais dans l’agriculture le problème ne se réduit presque jamais seulement au prix. Les semailles ont un calendrier qui ne sait attendre ni les succès de la diplomatie, ni les résultats du déminage, ni les règlements avec les assureurs. Le Centre international pour le développement des engrais (IFDC) met en garde: pour les pays d’Afrique subsaharienne, et surtout d’Afrique de l’Ouest, ainsi que pour l’Inde et le Brésil, les engrais pour la saison de mars-avril auraient déjà dû se trouver dans le pays ou au moins être en route. En Afrique de l’Est, la situation est contrastée: dans certains pays, les semailles sont déjà en cours; dans d’autres, elles démarrent en avril-mai; dans d’autres encore, en juin-juillet.
La FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ajoute un détail encore plus préoccupant: les pays les plus pauvres sont particulièrement vulnérables précisément parce que les retards d’accès aux ressources se traduisent rapidement par une hausse de l’inflation, une réduction des apports d’engrais et une baisse consécutive des rendements. Autrement dit, même si les livraisons commençaient à se rétablir demain, une partie de la prochaine récolte ne pourrait déjà plus être sauvée.
C’est en cela que réside le principal danger de la crise actuelle. Sur le marché pétrolier, on peut espérer un déstockage, une percée diplomatique, de nouvelles routes et une correction psychologique des prix. Dans l’agriculture, tout est plus rigide. Si le phosphore, la potasse ou l’azote ne se retrouvent pas dans la terre au bon moment, les semailles ne peuvent pas être simplement décalées d’un ou deux mois: on peut perdre toute une saison.
L’exemple de l’Argentine est révélateur. On aurait pu penser qu’il s’agit d’un grand exportateur agricole et non d’un pays pauvre dépendant des importations. Et pourtant, là aussi, le coup s’est révélé très sensible. Reuters écrit que le prix de l’urée a presque doublé passant d’environ 500 à 1.000 dollars la tonne à la veille même du début de la saison du blé, en mai. Les agriculteurs s’interrogent désormais: semer du blé avec des doses d’engrais rognées ou bien se rabattre carrément sur des cultures moins gourmandes en ressources, comme l’orge et l’avoine.
C’est un signal extrêmement important: la crise dans le golfe Persique frappe non seulement les pays où la famine peut éclater, mais aussi ceux qui habituellement approvisionnent le marché mondial en céréales. Il ne s’agit donc pas simplement d’une pénurie locale, mais du risque d’une nouvelle vague de renchérissement alimentaire mondial.
Le problème ne se limite pas aux engrais en tant que tels. La Cnuced constate que les taux de fret pour les pétroliers ont augmenté de plus de 90% depuis la fin février, que les prix du fuel ont presque doublé et que les primes d’assurance de guerre ont bondi; une partie des assureurs s’est même retirée du marché du golfe Persique. Et tout cela ne reste pas cantonné au secteur du transport: les coûts se propagent plus loin, le long de toute la chaîne. Plus cher d’acheminer la matière première. Plus cher de livrer les engrais à l’agriculteur. Plus cher d’acheminer la récolte jusqu’au port. Plus cher d’assurer les cargaisons maritimes de céréales et de denrées alimentaires. Résultat: la crise d’Ormuz se met à fonctionner comme une machine à tout renchérir en même temps. C’est ainsi que le choc pétrolier se transforme peu à peu en choc céréalier.
La crise actuelle frappera le plus durement non pas ceux qui parlent le plus fort du pétrole, mais ceux qui déjà ne disposent pour ainsi dire d’aucune marge de sécurité. Non pas les économies riches qui traverseront le choc comme une hausse d’inflation, mais les sociétés pauvres où la hausse du prix du carburant devient rapidement une hausse du prix du pain et où la hausse du prix du pain devient une question de survie physique.
Les États particulièrement vulnérables ne sont pas ceux qui se contentent d’importer des denrées alimentaires, mais ceux qui à la fois dépendent des importations d’engrais, disposent de marges budgétaires limitées et se trouvent déjà dans une zone d’instabilité chronique.
Pour eux, la crise d’Ormuz n’est pas une géopolitique abstraite, mais une question pratique: aura-t-on de quoi fertiliser les champs, combien cela coûtera-t-il, et l’État aura-t-il assez d’argent pour amortir le choc?
Si les perturbations dans le détroit d’Ormuz se répètent, la question ne portera bientôt plus sur le prix du baril. Elle sera tout autre: où manquera-t-on d’engrais pour les semailles, où récoltera-t-on moins à l’automne, et où en hiver une nouvelle flambée du prix du pain cessera d’être un désagrément économique pour devenir le début d’une véritable famine?
Le complexe agro-industriel russe dispose dans cette crise d’un atout de poids: son autosuffisance en carburant et en engrais sur le marché intérieur.
Si la crise dans le golfe Persique se prolonge, elle est de nature à renforcer les positions du blé russe sur les marchés extérieurs, tout simplement parce que pour beaucoup de ses concurrents, il reviendra plus cher de semer, de cultiver et de transporter.
Pour la Russie, la crise dans le golfe Persique n’est pas seulement une chance de consolider ses positions sur les marchés alimentaires, mais aussi un rappel de sa propre responsabilité. Plus le monde vit durablement sous le régime d’une énergie chère, d’engrais rares et d’une logistique nerveuse, plus s’accroît la valeur des pays capables de fournir de manière stable des céréales, de l’huile, des engrais et des aliments pour le bétail.
Dans la nouvelle réalité, ce n’est pas celui qui produit simplement beaucoup qui l’emporte, mais celui qui sait rester un fournisseur fiable lorsque le système mondial se remet à vaciller.
RSA avec observateur-continental.Par Alexandre Lemoine





















































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