Dans un monde où les guerres redessinent les sphères d’influence, leurs conséquences s’étendent bien au-delà des champs de bataille, jusqu’aux marchés de l’énergie, où l’équilibre des pouvoirs se redéfinit discrètement. La guerre en Iran, avec ses perturbations des approvisionnements et les inquiétudes qu’elle a engendrées sur les marchés, a non seulement ouvert un nouveau front de conflit, mais a également déclenché une course non déclarée entre les pays producteurs d’énergie pour combler le vide. Dans ce contexte, l’Algérie apparaît comme un acteur pragmatique, ayant évalué la situation avec justesse et su en tirer profit.
La position de l’Algérie sur la guerre n’a pas été véhémente, mais plutôt mûrement réfléchie. Le pays, qui entretient des liens politiques de longue date avec l’Iran, fondés sur des idéologies et des intérêts régionaux communs, a opté cette fois pour un ton mesuré, évitant toute condamnation directe des États-Unis et se limitant à des expressions générales de soutien à ses « frères arabes ». Cette prudence ne traduit pas une détérioration des relations, mais plutôt une compréhension de la nature et de la complexité du conflit, ainsi qu’une volonté d’éviter d’être entraîné dans des alliances susceptibles de restreindre sa marge de manœuvre à un moment critique.
L’Algérie est consciente que sa véritable position dans cette crise réside moins dans la politique que dans l’économie, et plus précisément dans le gaz.
L’Algérie possède les deuxièmes plus importantes réserves de gaz naturel d’Afrique et est depuis des décennies un fournisseur majeur de l’Europe. Elle exporte chaque année environ 50 à 55 milliards de mètres cubes de gaz par gazoduc et sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL), et les recettes du secteur des hydrocarbures dépassent les 50 milliards de dollars par an ces dernières années, selon les estimations officielles. Face aux perturbations des approvisionnements en provenance du Moyen-Orient, dues aux conflits armés ou aux menaces pesant sur les infrastructures énergétiques, le gaz algérien est redevenu un enjeu crucial pour les capitales européennes. Cette situation s’est traduite par une série de visites de responsables européens en Algérie, visant à sécuriser les approvisionnements et à compenser d’éventuelles pénuries.
Cependant, l’Algérie ne réagit pas à cette hausse de la demande de manière impulsive, mais plutôt par une négociation avisée. Elle perçoit la situation actuelle comme une opportunité de revaloriser ses exportations, d’accroître ses recettes et peut-être même de redéfinir les termes de sa relation avec le marché européen. L’éventualité d’une hausse de prix pouvant atteindre 20 % n’est pas un détail technique, mais plutôt le signe que l’Algérie passe du statut de « fournisseur stable » à celui d’acteur cherchant à maximiser ses gains sur un marché volatil.
Mais cette opportunité n’est pas sans limites. L’infrastructure algérienne, notamment ses gazoducs vers l’Europe, est relativement vétuste, ce qui limite sa capacité à accroître rapidement sa production. De plus, la consommation intérieure de gaz a fortement augmenté ces dernières années, réduisant ainsi le surplus disponible à l’exportation. Par conséquent, la stratégie algérienne vise moins à doubler la production qu’à améliorer l’efficacité de la production existante.
Dans ce contexte, l’énergie devient un outil d’influence qui dépasse sa seule dimension économique. Renforcer la position de l’Algérie en tant que fournisseur fiable lui confère un poids politique accru dans ses relations avec l’Europe et lui permet de retrouver une partie du rôle qu’elle a perdu sur certains enjeux régionaux ces dernières années.
Cette dimension politique s’inscrit directement dans la rivalité croissante entre l’Algérie et le Maroc. Les relations entre les deux pays ne sont plus uniquement régies par la question du Sahara occidental ; elles sont devenues le théâtre d’une lutte d’influence qui s’étend à l’Afrique de l’Ouest et au Sahel. Ces dernières années ont été marquées par d’importants progrès diplomatiques pour le Maroc, notamment suite à la reconnaissance par les États-Unis de sa souveraineté sur le Sahara en 2020, ce qui a incité l’Algérie à rechercher de nouveaux leviers pour consolider sa position.
Dans ce contexte, la « diplomatie énergétique » est apparue comme une option pertinente. L’Algérie a intensifié ses activités au Sahel en signant des accords de coopération dans les secteurs pétrolier et gazier et en lançant des projets d’investissement ciblant les infrastructures énergétiques. L’annonce par Sonatrach du lancement d’opérations d’exploration au Niger, ainsi que les programmes de soutien au secteur énergétique dans des pays comme le Burkina Faso, témoignent d’une volonté manifeste d’établir une présence économique qui se traduira ultérieurement par une influence politique.
À l’inverse, le Maroc mise sur des projets à long terme, tels que le gazoduc avec le Nigeria et des projets portuaires stratégiques reliant sa côte à l’océan Atlantique. Cependant, ces projets se heurtent à des obstacles sécuritaires et financiers, ce qui confère à l’Algérie l’avantage d’une action rapide, quoique d’une envergure plus modeste.
Cependant, le contexte ne se limite pas aux enjeux économiques et à la concurrence régionale ; il est également marqué par les bouleversements sécuritaires induits par la guerre en Iran. Préoccupée par les répercussions du conflit, Téhéran voit sa capacité à soutenir ses réseaux régionaux s’amenuiser, créant un vide dans certaines zones, notamment au Sahel. Pour l’Algérie, qui bénéficiait indirectement de cet équilibre des pouvoirs, cette situation complexifie davantage son environnement stratégique.
Un paradoxe fondamental se dessine : la guerre, tout en offrant à l’Algérie une opportunité économique, fragilise simultanément un élément essentiel de l’équilibre sécuritaire dans sa région. Il est donc nécessaire de gérer avec finesse une équation complexe, en conciliant la valorisation des opportunités économiques et la limitation des répercussions sécuritaires.
En définitive, l’Algérie n’est pas guidée par l’idéologie, mais par ses propres intérêts. Elle ne cherche pas à rompre complètement avec l’Iran, ni à devenir entièrement dépendante de l’Europe. Au contraire, elle s’efforce d’étendre son influence entre les deux, en tirant parti de sa position de fournisseur d’énergie indispensable.
Cette approche pragmatique et prudente, bien que moins médiatisée que des positions plus tranchées, témoigne d’une profonde compréhension de la situation actuelle. Dans un monde où les alliances se font et se défont rapidement et où l’influence se redéfinit au gré des intérêts énergétiques, l’adaptabilité semble plus importante que le repli sur soi.
Tandis que la guerre à l’Est se poursuit, semée d’embûches et d’incertitudes, l’Algérie forge discrètement sa nouvelle position : non pas comme partie prenante au conflit, mais comme l’un de ses bénéficiaires. À une époque où les batailles se gagnent autant par l’économie que par les armes, l’Algérie semble récolter les fruits d’une guerre dans laquelle elle n’a pas tiré un seul coup de feu.
Par Regard Sur l’Afrique avec (The Intel Drop)























































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