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Accueil ONU

Le grand théâtre des Nations unies

RSA Par RSA
30/09/2026
dans ONU
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Le grand théâtre des Nations unies
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Pendant une semaine, les dirigeants du monde se succèdent à la tribune de l’ONU. Discours, applaudissements, départs spectaculaires et rencontres discrètes composent un étrange théâtre diplomatique. Mais lorsque les caméras s’éteignent, une question demeure : que vaut encore le droit international lorsque le rapport de force reprend ses droits ?

Il y a quelque chose d’étrange à regarder, pendant une semaine, les dirigeants du monde entrer les uns après les autres dans la grande salle de l’Assemblée générale des Nations unies. Ils arrivent avec leurs drapeaux, leurs délégations, leurs dossiers préparés depuis des semaines. Ils prennent la parole, regardent les caméras, lisent leurs textes et repartent. Le cérémonial est parfaitement réglé. Les fauteuils sont à leur place, les micros fonctionnent, les applaudissements arrivent lorsqu’ils doivent arriver.

Et pourtant, derrière cette mécanique impeccable, quelque chose semble ne plus être tout à fait à sa place.

La 81e session de l’Assemblée générale avait choisi pour thème la restauration de la confiance et la transformation des Nations unies. C’était un programme ambitieux. Presque trop ambitieux pour le monde qui venait de s’installer dans la salle.

Car cette semaine, à New York, le monde n’a pas seulement parlé de paix. Il a parlé de guerres en cours, de frontières, de souveraineté, de sanctions, de terrorisme, de sécurité, de droit international et de rapports de force. Il a dénoncé les violations du droit tout en accusant l’adversaire d’en commettre. Il a demandé le respect de la souveraineté tout en expliquant pourquoi, dans certaines circonstances, il fallait passer outre. Il a invoqué le multilatéralisme et, dans le même temps, négocié dans des pièces fermées, parfois avec ceux que l’on venait d’accuser publiquement.

Il y avait donc une scène.

Et puis il y avait les coulisses.

La première avait quelque chose du théâtre. La seconde ressemblait davantage à la diplomatie telle qu’elle existe réellement : moins élégante, moins lisible, faite de rencontres imprévues, de médiateurs, de messages transmis par des intermédiaires et de conversations dont on ne connaît parfois qu’une partie.

Le spectacle a commencé avec António Guterres. Pour son dernier discours devant l’Assemblée générale en tant que secrétaire général, il a parlé de guerres, de droit, de puissance et de la nécessité de restaurer les mécanismes du multilatéralisme. Il a reçu une longue ovation.

Puis Donald Trump est monté à la tribune.

La différence ne fut pas seulement dans les discours. Elle fut dans la salle.

Lorsque le président américain affirma que l’Amérique était de retour et plus forte que jamais, les applaudissements qu’il semblait attendre ne vinrent pas. Les visages restèrent fermés. Puis, lorsqu’il aborda l’Iran et menaça de poursuivre la guerre si aucun accord n’était trouvé, la délégation iranienne quitta la salle. Un peu plus tard, les représentants cubains firent de même lorsque Trump annonça la chute prochaine du régime de La Havane.

Il continua son discours.

C’est peut-être cela, finalement, qui donne à la scène son caractère étrange. Le spectacle ne s’arrête pas lorsque le public manifeste son désaccord. L’acteur continue. Le texte est déjà écrit, le temps de parole est compté et la caméra tourne.

Le lendemain, la scène se renversa.

Lorsque le président iranien Masoud Pezeshkian prit la parole, ce fut cette fois la délégation américaine qui quitta la salle. Ainsi, en moins de vingt-quatre heures, deux délégations avaient utilisé le même geste pour répondre au discours de l’autre.

On pouvait y voir une protestation.

On pouvait aussi y voir quelque chose de plus banal et de plus inquiétant : une nouvelle forme de dialogue diplomatique.

On entre. On écoute. On sort. Et l’on recommence.

Pourtant, pendant que les délégations quittaient la salle, les diplomates, eux, continuaient de se parler. Des contacts indirects entre Washington et Téhéran se poursuivaient. Des médiateurs circulaient. Des propositions étaient transmises. Des responsables américains échangeaient avec leurs homologues ou leurs intermédiaires iraniens. Les mêmes États qui s’affrontaient devant les caméras cherchaient, derrière les portes, une manière de limiter les dégâts.

C’est là que l’Assemblée générale devient plus intéressante que son propre spectacle.

Car le véritable travail diplomatique ne se trouve pas toujours à la tribune.

Il se trouve souvent quelques mètres plus loin.

Quand le public devient acteur

Et puis il y eut une autre scène, plus difficile à regarder. Elle disait quelque chose de l’état du monde.

Mahmoud Abbas ne pouvait pas être dans la salle.

Faute de visa américain, le président de l’Autorité palestinienne s’adressa à l’Assemblée générale par vidéo, depuis Ramallah. L’Assemblée avait pourtant voté massivement pour permettre à la délégation palestinienne de participer à distance. Il y avait donc, dans cette salle où l’on venait parler de souveraineté, de droit et de représentation des peuples, un président qui ne pouvait pas franchir la porte du bâtiment où il était censé prendre la parole.

Quelques heures plus tard, Benjamin Netanyahou entra dans cette même salle.

La scène fut tout autre.

Une partie importante des délégations se leva et quitta l’hémicycle. D’autres restèrent. Certains applaudirent. Le président de séance demanda à plusieurs reprises que l’ordre soit respecté. Netanyahou continua. Il dénonça ses adversaires, défendit la politique israélienne et s’en prit à plusieurs gouvernements qui, selon lui, avaient abandonné Israël.

La salle s’était divisée sous les yeux des caméras.

Il n’y avait plus seulement un discours. Il y avait un public, des départs, des réactions, des camps qui se formaient dans les travées.

Et pourtant, dans cette scène, le public lui-même devint acteur.

C’est peut-être là que le théâtre cesse d’être une simple image. Les spectateurs, eux aussi, peuvent devenir partie du spectacle. Ils se lèvent, protestent, sortent. Et parfois leur sortie dit plus que ce qu’ils auraient pu prononcer.

Mais à New York, cette semaine-là, quelque chose était plus troublant encore.

Celui qui parlait sur l’écran et celui qui parlait à la tribune parlaient du même conflit. L’un était absent. L’autre, présent.

Entre les deux, il y avait des milliers de kilomètres, des morts, des frontières, des résolutions, des accusations de violations du droit international. Et une guerre dont aucune formule diplomatique ne semblait capable de refermer la plaie.

Puis la salle se vida. Et le discours continua.

Les coulisses

Il faut alors regarder ailleurs que vers la tribune.

Sergueï Lavrov incarne assez bien cette seconde scène. Le ministre russe des Affaires étrangères était à New York pour représenter un pays dont le président n’était pas là. Il avait, comme les autres, son temps de parole, son pupitre et ses caméras.

Mais Lavrov avait surtout autre chose : un agenda.

Il rencontra Marco Rubio. Il rencontra Abbas Araghchi. Il rencontra le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar. Il parla avec Rafael Grossi, le directeur général de l’AIEA. Il vit des responsables libanais, émiratis et marocains.

Et puis il y eut l’Allemagne.

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, demanda à rencontrer Lavrov. La rencontre eut lieu à New York, en marge de l’Assemblée générale. C’était le premier entretien bilatéral entre les ministres des Affaires étrangères russe et allemand depuis 2022.

Sur la scène, Moscou et Berlin continuaient de s’opposer sur l’Ukraine.

Dans une pièce, leurs ministres se parlaient.

La rencontre ne déboucha sur aucun accord, aucune poignée de main historique, aucune déclaration annonçant la paix.

Wadephul avait appelé à la désescalade et réaffirmé la position allemande sur la guerre en Ukraine. De son côté, Lavrov donna de la rencontre une lecture beaucoup moins positive.

Il expliqua que rien de nouveau n’était sorti de cette initiative. Selon lui, son interlocuteur avait simplement repris les positions officielles déjà exprimées publiquement par Berlin. En substance, il aurait aussi bien pu lui dire de lire ses déclarations.

Mais la rencontre avait eu lieu.

Lavrov avait fait la même chose avec les Américains.

Marco Rubio et lui s’étaient rencontrés alors que Washington et Moscou continuaient de s’opposer sur l’Ukraine. Ils avaient parlé de cessez-le-feu limités, sur les infrastructures énergétiques, sur les exportations de céréales.

Il n’y avait pas de paix. Il y avait une conversation. La nuance est importante.

Car c’est peut-être là, dans cette nuance, que se tient la diplomatie réelle.

Un monde qui ne se laisse pas mettre en scène

Il y avait aussi l’Inde.

Jaishankar a passé une partie de la semaine à New York à rencontrer des interlocuteurs qui, dans la manière habituelle de raconter le monde, appartiennent à des camps différents.

Il rencontre Lavrov. Il rencontre Araghchi. Il échange avec les Américains. Et avec d’autres.

L’Inde ne se comporte pas comme un figurant sommé de choisir son camp avant d’entrer en scène. Elle parle avec plusieurs camps à la fois. Elle défend ses intérêts, ses relations, et l’idée d’un monde moins dominé par une seule puissance.

Cette attitude n’est pas nouvelle. Elle prolonge une tradition de non-alignement, devenue après la guerre froide une politique d’autonomie stratégique. New Delhi conserve ainsi des relations avec des puissances qui, entre elles, s’opposent.

Ce n’est pas spectaculaire. C’est précisément pour cela que c’est intéressant.

Pendant que les discours donnent souvent l’impression d’un monde coupé en deux, les couloirs montrent un monde beaucoup plus compliqué. Les États ne sont pas seulement alliés ou adversaires : ils peuvent être l’un et l’autre selon le dossier. Ils se combattent sur un sujet, coopèrent sur un autre, négocient sur un troisième.

La diplomatie est rarement aussi propre que les cartes géopolitiques que l’on dessine après coup.

Pendant que les chefs d’État se succédaient à la tribune de l’Assemblée générale à New York, Xi Jinping n’était pas à New York. Le président chinois était à Washington, où Donald Trump l’accueillait pour une visite d’État du 23 au 25 septembre. Les deux dirigeants ont discuté des relations entre les deux puissances et de plusieurs dossiers internationaux.

Deux des principales puissances du monde avaient donc choisi un autre décor.

La scène était à New York. La rencontre était à Washington.

Et personne ne dira que cette rencontre comptait moins parce qu’elle n’avait pas lieu dans la grande salle.

Cela rappelait une réalité moins spectaculaire : l’Assemblée générale offre une scène où le monde entier peut se parler, mais certaines négociations entre grandes puissances continuent de se faire ailleurs, en bilatéral.

C’est peut-être cela aussi, les coulisses du monde. L’ONU rassemble presque tout le monde.

Mais certaines décisions qui concernent presque tout le monde se discutent ailleurs.

Même Donald Trump, qui avait fait de la tribune une démonstration de puissance, se retrouvait dans cette double réalité.

Publiquement, il menaçait l’Iran.

Dans les coulisses, des intermédiaires transmettaient des propositions entre Washington et Téhéran.

Les Iraniens quittaient la salle lorsqu’il parlait. Puis ils discutaient avec les médiateurs.

Quelques heures plus tard, les Américains quittaient la salle pendant le discours de Pezeshkian. Puis les conversations reprenaient.

On pourrait croire à une contradiction. Ce n’en est pas nécessairement une.

La diplomatie fonctionne précisément parce que les États peuvent continuer à se parler tout en s’accusant publiquement. La tribune sert à parler aux opinions, aux alliés, aux adversaires, aux caméras. La pièce fermée sert à déterminer ce qui est réellement possible.

La première scène produit des récits. La seconde cherche des issues. Et parfois, aucune des deux ne produit de résultat.

C’est peut-être ce qui donne à cette semaine son air irréel.

L’Assemblée générale est censée être le lieu où les nations se rencontrent pour organiser leurs relations selon des règles communes. Pendant quelques jours, elle a aussi ressemblé à une immense salle de réception où chacun venait faire son numéro. Puis on disparaissait dans une autre pièce, pour parler à quelqu’un qu’on venait peut-être d’accuser.

Les ennemis se rencontrent. Les alliés se méfient. Les adversaires négocient. Les absents parlent sur des écrans. Et les spectateurs deviennent parfois acteurs en quittant la salle.

Tout cela pourrait prêter à sourire.

Mais il manque encore quelque chose.

Le droit, maintenant

Car derrière presque tous les discours de cette semaine se trouve une même question : qui décide des règles du monde, et qui est réellement obligé de les respecter ?

C’est une vieille question. Elle était pourtant assise, cette semaine, au premier rang.

C’est ici que le spectacle devient moins amusant.

Car toutes ces scènes parlaient la même langue. Celle des traités, des résolutions, des conventions, des manuels de droit international. Souveraineté. Intégrité territoriale. Droit des peuples. Droit humanitaire. Règlement pacifique des différends. Non-recours à la force. Responsabilité des États.

Des mots sérieux. Des mots nécessaires. Des mots que l’on enseigne dans les universités du monde entier.

On apprend aux étudiants que les États sont souverains, que leurs relations sont encadrées par des règles, que la Charte interdit le recours à la force dans certaines circonstances, que le Conseil de sécurité a des responsabilités particulières pour la paix et la sécurité internationales. On leur explique les conventions, les juridictions, les procédures, les mécanismes de règlement des différends.

Puis on leur demande de regarder le monde.

Que doivent-ils voir ?

Ils voient des États invoquer les mêmes règles pour justifier des positions opposées. Ils voient des gouvernements accuser les autres de violer le droit international, et contester l’interprétation qu’on leur oppose dès qu’ils sont eux-mêmes mis en cause. Ils voient un Conseil de sécurité où cinq membres ont un privilège que les autres n’ont pas. Ils voient des résolutions adoptées à une large majorité qui ne suffisent pas toujours à changer la réalité sur le terrain.

L’ONU porte ainsi, dans sa propre architecture, une contradiction difficile à résoudre : elle proclame l’égalité souveraine des États, mais confie au Conseil de sécurité cinq sièges permanents dotés d’un droit de veto.

L’Afrique en donne une illustration particulière.

Le continent compte aujourd’hui 54 États membres des Nations unies, le plus grand bloc régional de l’Organisation. Pourtant, aucun pays africain ne possède de siège permanent au Conseil de sécurité.

L’égalité souveraine est proclamée dans les textes. Mais lorsqu’il s’agit de prendre les décisions les plus sensibles pour la paix et la sécurité internationales, tous les États n’ont manifestement pas le même poids.

Et cette contradiction ne concerne pas seulement l’Afrique. Le droit international proclame l’égalité juridique des États dans un monde où la puissance politique, militaire et économique reste profondément inégale.

Les étudiants voient surtout que le droit n’a pas supprimé le rapport de force.

Il l’accompagne. Parfois il l’encadre. Parfois il le ralentit. Parfois il lui donne une forme juridique. Et parfois, il semble simplement attendre.

C’est une question que l’on pourrait poser à un professeur de droit international.

Monsieur le professeur, est-ce que les règles existent vraiment ?

La réponse serait évidemment oui.

Elles existent. Elles sont écrites. Elles sont ratifiées. Elles produisent des obligations. Elles ont permis de construire, depuis 1945, un ensemble considérable de normes et d’institutions. Le droit international n’est pas une fiction. On aurait tort de le réduire à un décor, destiné à donner aux rapports de puissance une apparence de respectabilité.

Mais alors une autre question apparaît.

Que vaut une règle lorsque la puissance qui la conteste dispose des moyens de rendre sa contestation effective ?

La question est moins confortable.

Elle oblige à distinguer le droit de son application. Et l’existence d’une règle de la capacité à la faire respecter.

C’est peut-être là que réside le malaise de cette 81e Assemblée générale.

Personne ne semble avoir cessé de croire aux mots. Au contraire. On les prononce sans arrêt.

Paix. Justice. Souveraineté. Droit. Multilatéralisme. Dialogue.

Mais le monde extérieur à la salle paraît de moins en moins disposé à se conformer à la belle architecture de ces mots.

Alors, faut-il cesser d’enseigner le droit international ?

Non.

C’est peut-être précisément au moment où le monde en montre les limites qu’il devient nécessaire de l’enseigner avec plus de sérieux.

Mais peut-être faut-il l’enseigner autrement.

Ne plus présenter le droit international comme une constitution du monde, appliquée par une autorité supérieure aux États, mais comme un édifice construit par des États souverains, avec leurs intérêts, leurs rapports de force, leurs compromis et leurs contradictions.

Apprendre la règle. Puis apprendre qui peut la faire respecter.

Apprendre le traité. Puis regarder qui l’a signé, qui l’a ratifié, qui peut s’en retirer et quelles conséquences existent lorsqu’il n’est pas respecté.

Apprendre la Charte des Nations unies. Puis regarder le Conseil de sécurité. Apprendre l’égalité souveraine des États.

Puis regarder les cinq fauteuils permanents.

Ce ne serait pas renoncer au droit. Ce serait peut-être enfin l’enseigner dans le monde réel.

Et après le spectacle ?

Que reste-t-il lorsque les délégations ont quitté la salle, que les caméras se sont éteintes, que les drapeaux ont cessé de bouger sous les lumières du grand hall ?

Il reste le monde.

C’est peut-être la chose la plus déconcertante de cette Assemblée générale. Pendant quelques jours, le monde a accepté de se mettre en scène. Chacun vient avec son texte, ses conseillers, ses éléments de langage. Chacun sait ce qu’il doit dire, à qui, et parfois à qui il ne doit surtout pas répondre.

Puis tout cela s’arrête.

Les guerres continuent. Les frontières restent là. Les populations déplacées ne retournent pas chez elles parce qu’un discours a été applaudi. Une résolution ne fait pas disparaître une armée. Une condamnation n’empêche pas toujours une puissance de poursuivre ce qu’elle estime être son intérêt. Et le droit international, malgré toute son architecture, n’a pas de police universelle pour frapper à la porte d’un État et lui rappeler ses obligations.

C’est ici que l’étudiant en droit international pourrait être tenté de refermer son manuel.

À quoi bon ?

À quoi bon apprendre la Charte si ceux qui ont le pouvoir peuvent l’interpréter à leur guise ? À quoi bon étudier la souveraineté des États quand cinq puissances, au Conseil de sécurité, disposent d’un privilège que les autres n’ont pas ? À quoi bon parler d’égalité juridique quand l’égalité politique n’existe pas ?

Ce serait pourtant une erreur de conclure que le droit ne sert à rien.

Car le droit international possède une propriété étrange : même lorsqu’il est violé, il continue d’être invoqué.

Les États ne disent pas seulement : «Nous sommes les plus forts». Ils cherchent presque toujours à expliquer pourquoi leur action est conforme au droit, pourquoi celle de l’adversaire ne l’est pas, pourquoi telle frontière doit être respectée, pourquoi telle résolution doit s’appliquer et telle autre s’interpréter.

Ce besoin permanent de justification n’est pas insignifiant.

Il signifie que le droit n’est pas seulement un ensemble de règles capables de sanctionner. Il est aussi un langage commun. Un langage que les puissances contestent, tordent, interprètent, contournent parfois, mais dont elles ont encore besoin pour parler au reste du monde.

C’est peut-être cela qu’il faudrait enseigner.

Pas un droit international idéalisé, présenté comme une constitution mondiale dont les États seraient les citoyens disciplinés. Ce monde-là n’existe pas.

Mais pas davantage un droit réduit à une façade derrière laquelle les puissants feraient exactement ce qu’ils veulent. Ce serait trop simple, et probablement faux.

Il faudrait enseigner les deux.

La règle et son contournement. Le principe et le rapport de force. Le traité et l’intérêt national. La souveraineté et ses limites. La décision collective et le veto. La salle où tout le monde parle, et la pièce d’à côté où quelques-uns négocient.

Autrement dit, apprendre le droit tel qu’il existe, mais apprendre en même temps le monde dans lequel ce droit doit vivre.

Peut-être est-ce même la seule manière de ne pas désespérer du droit.

Car l’étudiant qui découvre seulement les textes finira par être déçu par la réalité. Celui qui ne voit que la puissance finira par considérer les textes comme inutiles. Entre les deux, il existe un espace beaucoup moins confortable : celui dans lequel le droit tente d’organiser un monde qui refuse de se laisser organiser complètement.

C’est probablement là que se trouve encore l’utilité des Nations unies.

Non pas parce qu’elles seraient capables de gouverner le monde. Elles ne le sont pas.

Non pas parce qu’elles pourraient supprimer les rapports de force. Elles ne le peuvent pas.

Mais parce qu’elles offrent encore un lieu dans lequel ces rapports de force doivent, au moins de temps en temps, se présenter devant les autres.

Cela peut sembler dérisoire. Cela ne l’est peut-être pas.

Un État qui doit expliquer son action devant près de deux cents autres n’est pas dans la même situation qu’un État qui n’aurait de comptes à rendre à personne. Une puissance qui croise son adversaire dans un couloir, après l’avoir dénoncé à la tribune, n’est pas dans la même situation que si aucun lieu de rencontre n’existait. Un médiateur qui transmet un message entre deux capitales qui ne se parlent plus ne fait pas la paix, mais il maintient une possibilité ouverte.

Le résultat est rarement spectaculaire. Il ne fait pas toujours la une. Il ne ressemble pas à une victoire.

C’est peut-être pour cette raison que nous le voyons si peu.

Nous sommes fascinés par la tribune parce qu’elle produit des images. Un départ collectif, une ovation, un silence, une poignée de main, un chef d’État qui hausse le ton : tout cela se photographie.

La diplomatie véritable est beaucoup moins photogénique.

Elle consiste souvent à parler à quelqu’un que l’on vient de critiquer. À écouter celui que l’on accuse. À transmettre une proposition que l’on n’approuve pas entièrement. À laisser une porte entrouverte parce que l’on sait qu’on pourrait en avoir besoin demain.

Ce n’est pas très spectaculaire.

Mais c’est peut-être précisément ce qui empêche certaines tragédies de devenir irréversibles.

Dans un discours prononcé en 1954, Dag Hammarskjöld, ancien secrétaire général des Nations unies, reprenait cette formule : «L’ONU n’a pas été créée pour nous emmener au paradis, mais pour nous sauver de l’enfer».

Alors, quand les Nations unies reprendront leur travail ordinaire, que les diplomates auront regagné leurs bureaux et que les projecteurs se seront tournés vers autre chose, il restera cette étrange institution : imparfaite, contradictoire, souvent impuissante, et pourtant toujours nécessaire à ceux qui cherchent encore un moyen de se parler.

Et derrière la scène comme derrière les coulisses, il reste quelque chose de plus ancien que les Nations unies, plus puissant que leurs résolutions et plus difficile à maîtriser que toutes les règles que nous avons écrites depuis 1945 : le rapport entre la puissance, le droit et la volonté humaine.

Lorsque nous apprendrons demain à un étudiant ce qu’est le droit international, lui apprendrons-nous seulement ce que les États ont décidé d’écrire ?

Ou lui apprendrons-nous aussi à regarder ce qu’ils font lorsque personne ne les oblige à respecter ce qu’ils ont écrit ?

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