Ce projet de 25 milliards de dollars entre le Nigeria et le Maroc redéfinit les voies énergétiques de l’Atlantique. Il renforce le rôle stratégique du détroit de Gibraltar dans la nouvelle carte mondiale des points d’étranglement.
Le gazoduc entre le Nigeria et le Maroc est passé en peu de temps d’un projet lointain à une phase beaucoup plus concrète. Selon des informations diffusées par des médias internationaux tels que Reuters, l’accord intergouvernemental qui le sous-tend devrait être signé cette année encore.
L’ampleur du projet est en soi significative : environ 25 milliards de dollars d’investissement et une infrastructure qui pourrait dépasser les 6 000 kilomètres, traversant jusqu’à 13 pays africains.
Il ne s’agit pas d’un projet figé ni linéaire. En réalité, il fonctionne déjà comme une structure en négociation permanente qui, même sans être construite, commence à modifier les équilibres politiques et économiques en Afrique de l’Ouest et dans ses relations avec l’Europe.
L’Europe, l’Espagne et la logique de la diversification
Pour l’Europe, le projet s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification énergétique. Il ne remplace pas les flux actuels, mais ajoute une source supplémentaire à un système encore marqué par des tensions structurelles.
L’Espagne occupe une position particulière dans ce scénario. Avec plus de 30 % de la capacité de regazéification de l’Union européenne, elle agit déjà comme une infrastructure clé dans le sud du continent. Si le corridor voit le jour, son rôle de point d’entrée et de redistribution du gaz africain vers l’Europe pourrait être considérablement renforcé.
La Commission européenne a insisté sur la nécessité de développer « des corridors énergétiques sûrs » et diversifiés dans le sud de l’Europe, une formulation technique qui, dans la pratique, intègre l’Espagne et l’Afrique du Nord dans le même schéma fonctionnel.
Le détroit de Gibraltar dans la nouvelle architecture énergétique
L’impact le plus visible, bien qu’indirect, se projette sur le détroit de Gibraltar. Sa fonction géographique ne change pas, mais son importance au sein du système, oui. Si le gaz africain s’impose comme un flux vers la façade atlantique marocaine, le détroit s’intègre alors dans une chaîne énergétique plus large reliant l’Afrique de l’Ouest à l’Europe.
C’est à ce niveau que se superposent des intérêts divergents. Le Maroc cherche à s’imposer comme une plaque tournante énergétique régionale. L’Espagne conserve sa position de porte d’entrée naturelle vers le système européen. Et les États-Unis observent la stabilité de l’ensemble sous l’angle des flux stratégiques mondiaux.
Dans cette même logique s’inscrit un élément souvent mentionné séparément, mais qui fait en réalité partie du même mouvement : le réseau portuaire marocain. Tanger Med Port fonctionne déjà comme l’un des grands centres logistiques de la Méditerranée et de l’Atlantique, avec un volume d’activité qui l’a placé sur la carte des principaux ports d’Afrique. Il ne s’agit pas d’un projet futur, mais d’une infrastructure déjà consolidée qui sert de point de redistribution entre les continents.
Plus à l’est, Nador West Med Port est encore en phase de développement, mais sa conception vise bien plus qu’un simple port conventionnel. Il se présente comme un pôle industriel et énergétique, conçu pour absorber une partie du trafic maritime et renforcer la façade méditerranéenne marocaine parallèlement à la croissance de l’axe atlantique.
Et à l’extrême sud apparaît Dakhla Atlantic Port, peut-être le plus stratégique pour l’avenir en raison de sa position. Son emplacement dans le Sahara marocain le relie directement à la sortie vers l’Afrique de l’Ouest et s’inscrit dans la logique du gazoduc lui-même. C’est un projet encore en construction, mais qui s’inscrit dans l’idée d’une expansion vers le sud et de l’ouverture de nouvelles routes maritimes.
Considérés dans leur ensemble, ces trois ports ne fonctionnent pas comme des éléments isolés. Ils dessinent autre chose : un réseau logistique parallèle qui renforce le rôle du Maroc en tant que plateforme de connexion entre l’énergie, le commerce et les routes maritimes. Et qui, indirectement, finit par accroître également l’importance du détroit de Gibraltar au sein du nouvel axe atlantique.
Impact économique et retombées
Les estimations disponibles indiquent des retombées économiques significatives, même pendant la phase de construction. On prévoit la création de dizaines de milliers d’emplois directs et indirects en Afrique de l’Ouest, ainsi que des investissements associés supérieurs à 10 milliards de dollars dans des infrastructures complémentaires telles que les routes, les réseaux électriques et le développement portuaire.
Pour l’Europe, l’intérêt principal ne réside pas dans le volume supplémentaire de gaz, mais dans la réduction du risque d’approvisionnement. Pour l’Espagne, ce scénario ouvre une opportunité de centralité énergétique, bien qu’il accroisse également l’exposition aux dynamiques externes en Afrique du Nord et au Sahel.
Par RSA avec Atalayar



















































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