La fraude des bénéficiaires ne peut masquer la responsabilité du système. La découverte de milliers d’enfants fictifs dans le fichier solde de l’État a mis au jour l’un des plus importants scandales de fraude aux allocations familiales au Cameroun.
Les audits menés par les ministères des Finances et de la Défense ont révélé l’existence d’un vaste réseau de fausses déclarations ayant permis à certains agents publics, militaires, gendarmes, policiers et retraités de percevoir indûment des prestations sociales financées par le contribuable.
Mais derrière les chiffres et les sanctions annoncées, une question demeure : comment une telle fraude a-t-elle pu prospérer pendant plus d’une décennie sans complicités internes au sein des administrations chargées de gérer les dossiers et les paiements ?
Une fraude massive aux conséquences lourdes
Les investigations réalisées entre 2010 et 2021 ont permis de détecter plus de 12 000 actes de naissance frauduleux introduits dans les dossiers administratifs de personnels relevant des forces de défense et de sécurité.
Près de 4 300 militaires, gendarmes, policiers et retraités auraient bénéficié d’au moins un acte de naissance reconnu comme fictif ou irrégulier. Ces déclarations permettaient d’obtenir des allocations familiales et des majorations de solde auxquelles les bénéficiaires n’avaient légalement pas droit.
Le préjudice financier est considérable. Selon les estimations officielles, cette fraude aurait occasionné une perte annuelle d’environ 3,1 milliards de FCFA pour le Trésor public.
Face à cette situation, les autorités ont suspendu les allocations familiales des personnels concernés dans l’attente de la production de documents d’état civil authentiques. Des opérations d’assainissement, notamment l’Opération d’audit des allocations familiales (AALFA), ont également été lancées afin de nettoyer le fichier solde de l’État et d’identifier les cas d’enfants fictifs, de doublons et d’autres irrégularités.
La question qui dérange : qui ouvre les portes de la fraude ?
Si la responsabilité des bénéficiaires est indiscutable, elle ne saurait résumer à elle seule l’ensemble du problème.
Aucun fonctionnaire, aucun militaire, aucun agent public ne dispose normalement du pouvoir de modifier seul les données du fichier solde de l’État. L’introduction d’enfants fictifs suppose nécessairement l’existence d’un circuit administratif capable de recevoir, traiter, valider et intégrer des informations frauduleuses.
Autrement dit, derrière chaque faux enfant enregistré, il existe forcément une chaîne de validation qui mérite d’être examinée.
Cette réalité est d’autant plus préoccupante que de nombreux fonctionnaires rapportent depuis plusieurs années des pratiques troublantes.
Des appels téléphoniques provenant de numéros masqués seraient régulièrement adressés à certains agents publics. Les interlocuteurs, se présentant comme des agents du ministère des Finances, connaissent parfois avec précision les matricules, situations administratives et dossiers d’allocations familiales de leurs interlocuteurs.
Le procédé est simple : proposer l’ajout de plusieurs enfants dans un dossier administratif en échange d’un pourcentage des allocations perçues.
D’autres témoignages font état de propositions similaires adressées à des agents n’ayant même jamais introduit de demande d’allocations familiales.
Ces pratiques, si elles sont avérées, soulèvent une interrogation fondamentale : comment des individus extérieurs pourraient-ils avoir accès à des informations aussi sensibles sans relais ou complicités au sein du système ?
S’attaquer aux causes et non seulement aux conséquences
La lutte contre les enfants fictifs ne peut être crédible si elle se limite à la suspension des allocations ou à la sanction des seuls bénéficiaires.
L’enjeu véritable consiste à identifier les mécanismes administratifs qui ont permis à ces fraudes de prospérer pendant des années.
Les enquêtes doivent donc remonter toute la chaîne de responsabilité : réception des dossiers, vérification des actes d’état civil, validation des informations, intégration dans le fichier solde et autorisation des paiements.
Sans un assainissement profond des services chargés de la gestion des allocations familiales, le risque est grand de voir réapparaître les mêmes pratiques sous d’autres formes.
Comme le dit un adage bien connu, on ne détruit pas une mauvaise herbe en coupant seulement ses feuilles. Il faut également arracher ses racines.
Restaurer la confiance dans l’administration financière
Cette affaire intervient dans un contexte où de nombreux usagers dénoncent depuis des années diverses pratiques de corruption administrative associées à l’obtention de rappels de solde, d’avancements, de pensions, d’indemnités ou encore de paiements de marchés publics.
Qu’elles soient réelles, exagérées ou isolées, ces accusations ont progressivement contribué à fragiliser la confiance des citoyens envers les institutions financières de l’État.
L’assainissement du fichier solde constitue donc une opportunité de restaurer cette confiance. Mais cet objectif ne pourra être atteint que si les contrôles concernent à la fois les bénéficiaires des fraudes et les éventuels réseaux qui les ont rendues possibles.
La question n’est plus seulement de savoir qui a profité du système. Elle est désormais de comprendre qui l’a construit, qui l’a alimenté et qui l’a laissé prospérer pendant plus de dix ans.
RSA Par Armel Mbatchou, Journaliste, analyste politique et chroniqueur




















































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